Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Les Diasporas

ACI – OBSERVATOIRE des EVOLUTIONS SOCIETALES - Préparation d’un document de sur les « DIASPORAS », exploitable pour une diffusion

Le sort des migrants constitue l’un des sujets d’actualité les plus brûlants auxquels sont confrontés les Etats et les populations. Votre attention se porte sur les « DIASPORAS ». Pourtant celles-ci  ne semblent pas être un aspect majeur des migrations puisque ni les gouvernements ni la société civile ne les intègrent dans leurs préoccupations ? Pourquoi avoir mis l’accent sur cette forme particulière des flux migratoires ?

Gilbert Auger : Peut-être existe-t-il une relation étroite entre la situation actuelle de milliers de migrants et mon expérience de prime jeunesse lorsque, pour échapper au bombardement de ma ville, au début de la 2ème guerre mondiale,  j’ai vécu la condition de « réfugié ». Pourtant ce n’est pas ce souvenir qui m’a incité à prêter une attention particulière aux « DIASPORAS ». J’en ai découvert l’importance  par le MIAMSI et par le CCFD-Terre Solidaire.

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré des diasporas ?

Présent en Algérie de 1955 à 1957, j’ai fait le constat de l’échec d’un enracinement  pourtant séculaire, de populations d’origines française, espagnole et italienne vivant à leurs manières  des diasporas historiques dans une société traditionnelle arabo-berbère musulmane. J’ai  rencontré, en 1958, dès l’ouverture des frontières de l’URSS,  des membres de la diaspora juive dans la banlieue de Moscou. Contacts ô combien risqués dans un univers sans liberté mais révélateurs d’un droit de mémoire ! Membre, comme moi, du Bureau du MIAMSI , de 1984 à 1988, Teresa EE, malaise, a souvent témoigné de son appartenance à cette  diaspora chinoise dont l’influence sur les pays de la région du Sud-est  asiatique est déterminante dans le domaine économique. En 1984, l’Assemblée du MIAMSI à  l’Ile Maurice, nous a plongés dans l’équilibre d’un Etat où se vit une cohabitation fragile de populations d’origines européennes, indiennes, malaises, chinoises, sud-africaines ..., toutes issues de diasporas plus ou moins récentes, ayant, chacune dans son petit territoire exclusif,  conservé ses coutumes ancestrales. Pourtant c’est dans la période  1994-1999, que le CCFD-Terre Solidaire, m’a donné l’occasion de rencontrer  3 types différents de diasporas : celles des exilés politiques, celles des ‘’Roms’’ qui m’avaient invité à participer, à Budapest, à leur Congrès international au cours duquel  ils commémoraient le génocide nazi, dont ils ont été victimes. Occulté par la Shoah juive ce génocide est trop méconnu.  Au cours de ce Congrès mon intervention s’est située dans un climat de tensions violentes  entre les partisans de « l’assimilation » et les partisans de la sauvegarde de « l’identité spécifique de la diaspora ». Enfin, les rencontres souvent difficiles entre les partenaires ‘’audacieux’’ du CCFD-Terre Solidaire et les membres de la diaspora de leur pays parfois ‘’nostalgiques ou velléitaires ’’ posent  une vraie question sur la renaissance d’un dialogue efficace entre eux au bénéfice du développement du pays qui demeure leur seul  véritable « lien ».  On ne peut parler, me semble-t-il, des migrants sans  évoquer l’histoire mouvementée, voire tragique, des diasporas et les questions qu’elles nous posent.

Vous citez des expériences particulières mais les diasporas sont-elles réellement un aspect important du phénomène migratoire ?

Les diasporas englobent les transferts migratoires et la sédentarisation. Cela explique qu’elles comptent 600 millions de personnes dans le monde alors que les migrants ne sont que 200 millions. En étant attentifs nous découvrons avec étonnement, dans notre environnement social, l’implication de nombreuses personnes dans la vie de leur  diaspora. J’en ai fait l’expérience lors du tremblement de terre en Haïti. C’est par le dialogue avec un réunionnais, au service de mon immeuble, que j’ai appris le dynamisme de la ‘’paroisse « caraïbes » ‘’ dans ma ville et son rôle de soutien à la population haïtienne.

Votre insistance sur cette caractéristique « collective » ou « communautaire » de la migration ne contredit-elle pas l’exigence de sauvegarde du droit individuel de la personne humaine ?

L’arrivée massive des migrants fait peur. Elle est perçue, par les Etats comme un « problème » voire comme un danger et par les populations, sollicitées pour les accueillir, comme un flux de   tragédies individuelles, perturbateur de la vie quotidienne. Pourtant si la compassion à l’égard de chacun des migrants et le traitement au cas par cas de sa situation sont de l’ordre élémentaire de la fraternité humaine et de l’urgence vitale, nous ne pouvons oublier que chacun d’entre eux porte en lui une histoire personnelle greffée sur une  histoire villageoise. C’est dans le jeu des relations fusionnelles et conflictuelles entre ces deux histoires, avivé par la modernité, que naissent  son projet d’avenir, ses rêves, ses utopies, ses illusions. Un jeu  qui, la sédentarité retrouvée, l’oblige à se construire une ‘’autre histoire’’ dans une ‘’histoire des autres’’ qu’il n’avait pas imaginée. Retrouver ceux qui lui ressemblent et qui le comprennent est, pour lui, la première démarche naturelle. Si, dans un premier geste, les communautés d’origine pratiquent l’accueil, elles feront ensuite beaucoup plus pour lui, grâce à leur organisation et à leurs réseaux. Ainsi les migrations font naître et vivifient les diasporas et celles-ci, en retour, alimentent le rêve migratoire. Le « fait diasporique » devient une composante importante de la liberté de circulation des personnes. La prise en charge des situations de détresse, si  généreuse soit-elle, ne doit pas occulter le long chemin que doit parcourir chaque migrant pour marier, dans sa propre histoire personnelle, solidarités anciennes et solidarités nouvelles. La reconnaissance, et de ses droits individuels, et de la transformation culturelle qui l’habite et le lie à des mondes diversifiés, est un enjeu majeur de nos sociétés occidentales. La France, frileuse devant toute émergence de la réalité communautaire et de la condition diasporique, possède pourtant quelques clés majeures de résolution : le concept de laïcité, celui d’Etat-Nation (à revisiter) et celui de citoyenneté.

Vous parlez des diasporas « au pluriel », de « fait diasporique »,  alors que pour tous,  seule la diaspora juive est historique. Pourquoi ?

La diaspora juive est pour notre culture judéo-chrétienne la diaspora de référence. Elle apparaît dans la Bible des ‘’Septante’’ comme une volonté divine de dispersion du peuple élu caractérisée par l’exode des juifs de la Terre Sainte vers Babylone. Elle concentre dans son histoire tragique tous les aspects de l’errance d’une population chassée de ses terres. Plus récemment, et dans le souvenir de cette histoire, d’autres peuples ont connu des détresses similaires. Aujourd’hui , par  ‘’diasporas’’ on désigne soit le phénomène de dispersion lui-même, soit la communauté exilée qui a subi les effets de la dispersion. Par extension l’arrivée massive, mais sans structuration collective initiale, de migrants peut engendrer une société à caractère diasporique ou amplifier l’influence d’une diaspora existante. En comparant l’histoire de la diaspora juive et celles de nombreuses disséminations de populations nous découvrons beaucoup de ressemblances.  Ainsi  est  né le « concept diasporique » qui n’englobe pas, cependant, le retour d’un peuple dans son pays d’origine comme le Sionisme l’a mis en œuvre en fondant l’Etat d’Israël

En quoi l’histoire mouvementée de la diaspora juive permet-elle de mieux comprendre ce qui caractérise une diaspora, et les conditions de la pérennité de son existence ?

Relier  « diaspora » et « dispersion »,  dans le droit fil de l’expérience du peuple juif, c’est en retenir  deux aspects majeurs : la contrainte politique qui oblige un peuple à s’exiler définitivement hors les frontières de son territoire naturel,  la capacité des membres de ce peuple à rester solidaires les uns des autres. Nous retrouvons ces deux aspects déterminants dans les expériences d’autres peuples dispersés : palestinien, kurde, arménien. La contrainte économique, qui est d’un autre ordre, a engendré les diasporas portugaise et irlandaise. Enfin plus récemment la mondialisation en offrant à des individus, un  choix international d’activités et de modes de vie a fait naître des migrations de masse, a forgé leur identité d’exilés économiques et a suscité des solidarités culturelles et  religieuses sous la pression de la nécessité vitale.

Mais la dispersion ne peut expliquer, à elle seule, l‘organisation communautaire  des diasporas. D’autres facteurs doivent intervenir ?

En effet, la dispersion est souvent synonyme de désorganisation sociale. Cela n’a pas été le cas de la dispersion juive. Les pérégrinations de la communauté juive ont été une quête permanente de sédentarité souvent mise en échec et non un retour à la conditions de nomades . Les histoires parallèles des deux grandes traditions juives, séfarade et ashkénaze, sont ponctuées, au fil des siècles, de périodes de réussite sociale et intellectuelle, je pense à la période séfarade des XII è et XIII è siècles dans le Bassin méditerranéen, contrastant avec les périodes des pires oppressions jusqu’au génocide nazi de la Shoah. A travers ces histoires nous pouvons tirer deux enseignements. Le premier est d’ordre religieux : une commune appartenance au judaïsme fonde un même sentiment d’être le « peuple élu » en inscrivant toute la vie de ses membres dans un ensemble, de rites, de façons d’être, qui constitue la judéité. Cette judéité est la marque de leur identité et de la reconnaissance  que le monde leur doit. Le second est d’ordre civique : la diaspora juive ne cherche pas à être une force de gouvernance politique dans son  pays d’accueil, ni à être, dans celui-ci, une enclave politique d’un pays étranger. Son unité interne, sans volonté hégémonique, en fait un « groupe minoritaire » cohérent et malgré tout influent dans les sociétés d’accueil. Le métissage contemporain et l’émergence de l’individu dans les sociétés avancées mettent en difficulté ces deux aspects religieux et civique de la dispersion juive.

D’où lui vient cette cohérence ? La foi et le respect des rites entretenus en toutes circonstances suffisent-ils à un peuple pour lui permettre de « survivre », comme tel, dans les pays de résidence ? D’autres facteurs sont-ils déterminants pour comprendre les effets complexes de la dispersion ?

Le départ du pays d’origine, la dispersion puis l’arrivée dans un « pays-hôte », créent  un état de choc pour les individus, leurs familles, leurs communautés villageoises déstructurées. Dès lors rien n’est simple. Régine AZRIA (1) insiste sur le caractère collectif de la diaspora, je la cite, : ‘’’il ne s’agit pas d’hommes et de femmes pris individuellement mais de groupes humains ‘’ , ‘’ la diaspora ne se résume pas à définir un état de dispersion’’ mais ‘’ elle désigne un processus de  recherche d’équilibre entre un « ICI » et un « AILLEURS »’’ . Au fil du temps, cet « AILLEURS ABSENT» devient un « AILLEURS MYTHIQUE » qui fait mémoire de sa perte.  Elle poursuit (1) ‘’ la singularité de la diaspora juive est d’être la forme la plus pure mais aussi la plus atypique’’. Loin d’oublier cet «AILLEURS ABSENT » et son pouvoir mobilisateur, la diaspora juive lui fait une place croissante dans son imaginaire et ses représentations et l’investit du caractère sacré de l’attente messianique d’exil et de retour. La judéité traditionnelle est fondée sur une présence non dominante, non prosélyte, centrée sur l’élection divine d’un peuple et sur le caractère sacré de l’Alliance conclue avec son Dieu. Cette intransigeance de la judéité a perpétué son identité et son unité diasporiques.

Pourquoi donc réintroduire une réflexion sur les diasporas alors que les plus anciennes d’entre elles ont trouvé leur place dans la nation française ?

Les récentes migrations ont ravivé la peur de l’étranger. Les troubles dans les banlieues des grandes villes ont stigmatisé les communautés d’origine étrangère. Leur marginalisation favorise la croissance des  communautarismes qui écartèlent la nation et mettent en péril l’Etat. Par son importance numérique le monde musulman forme une société enclavée dans la société française. Il ne peut plus être question d’assimilation individuelle ou collective. Nous retrouvons un débat ancien qui concernait la diaspora juive pour laquelle la Révolution française avait défini en 1790 et en 1791 une accession à la citoyenneté  par « l’émancipation » réalisant ainsi, aux yeux des juifs,  les idéaux de justice et de progrès des prophètes bibliques et du judaïsme. Cela soulève de nombreuses questions. Hannah ARENDT (2) évoquant, dans le contexte de l’Allemagne nazi, les origines de l’assimilation des juifs allemands y voit l’émergence d’un phénomène nouveau dans l’histoire juive : l’approche du judaïsme à partir de l’individu et de l’intériorité dans des termes empruntés à la tradition chrétienne et non à la tradition juive. Pour les juifs les événements lointains sont perçus avec plus d’acuité que le passé immédiat. Ils sont incontournables et s’inscrivent, à leurs yeux, dans la discontinuité de l’histoire. Antisémitisme  et Shoah sont liés et révèlent la nature du totalitarisme qui est de porter atteinte à l’essence humaine en tant que telle : la pluralité. Or l’individu est le « sujet » de droit dans la définition de la citoyenneté  française ce qui rend illégale toute reconnaissance d’un  « peuple » comme intermédiaire entre les individus et la Nation française. Joseph YACOUB (4) rappelle l’invalidation en 1991 de la notion de « peuple corse » par le Conseil constitutionnel au motif  que « la Constitution ne connaît qu’un seul peuple ; et ce peuple est composé de citoyens, c'est-à-dire d’individus indifférenciés ». Il « pointe » la rigidité du concept français de l’Etat-Nation qui relie indissolublement, l’Etat comme  construction juridico-administrative à la Nation comme réalité sociologique, confondant ainsi citoyenneté et nationalité. Il rend compte d’une nouvelle lecture de la Nation fondée sur la diversité,  différente de la fusion chère à Ernest RENAN, qui se développe aujourd’hui sous la pression de la réalité des faits et des engagements internationaux de la France ouvrant ainsi de nouvelles perspectives sur les notions de nation-peuple-Etat , d’intégration, de laïcité, de rapports entre espace privé et espace public , entre individu, collectivité, personne et communauté. Le principe à la base des valeurs républicaines « Liberté, Egalité, Fraternité », rappelé à chaque individu comme termes exclusifs de son identité, s’oppose bien entendu aux pratiques des communautés de type traditionnel. La société française serait-elle inapte à accueillir les diasporas  et surtout à en faire des interlocuteurs citoyens.  C’est, semble-t-il, par la reconnaissance de la liberté des cultes que les communautés peuvent trouver leur place originale dans la société française. Encore faut-il que ces mêmes communautés n’aient aucune volonté d’ingérence politique, soit par vocation partisane, soit par la sacralisation de toutes les réalités humaines. Elles doivent accepter le principe de la séparation du profane et du sacré, de l’Etat et des communautés de croyants. Dans ce contexte difficile, les tendances à la xénophobie, au racisme et à l’antisémitisme trouvent un terrain de prédilection. Il me paraît nécessaire de ne pas les sous-estimer.

La présence musulmane en France et en Europe peut-elle être comparée à la diaspora juive Constitue-t-elle un fait diasporique ?

R : Pour Chantal SAINT-BLANCAT (3) nous voyons émerger, en Europe, un Islam de diaspora sachant que ce n’est pas le fait de toutes les migrations.  La dynamique requiert  diverses conditions. La première suppose des relations sociales persistantes entre le pays d’accueil et le pays de sédentarisation, ainsi que l’existence de liens multiples ‘’entre soi’’ dans les lieux d’implantation, la seconde exige la construction d’une mémoire collective, reconnue par tous, qui soit le fruit des expériences des personnes concernées et forge une identité collective plus large que celles des origines ethniques et nationales variées  et de leurs stratégies d’insertion dans le pays d’accueil. Le monde musulman est devant ces difficultés. Turcs en Allemagne, Algériens et leurs descendants désormais Français musulmans, Marocains de Belgique et d’Espagne , Sénégalais d’Italie forment un kaléidoscope de nationalités et de traditions variées . De ce fait l’impact des échanges symboliques par les réseaux économiques et religieux est faible, comme sont réduits, également, les  rapprochements matrimoniaux du fait de la socialisation des jeunes devenus des citoyens européens de plein droit. Pour Chantal SAINT-BLANCAT, il ne peut exister de conscience diasporique musulmane sans la construction d’une mémoire collective. Elle seule rend capable de transmettre et ainsi de relier affectivement et culturellement les individus à un « NOUS » collectif qui les inscrit dans une filiation, de donner sens à leur passé et de fournir à travers les récits familiaux  ou communautaires un « mode d’emploi existentiel » dans une mémoire orientée vers l’avenir. Elle seule permet une prise de distance des sujets par rapport à leur passé. Ce travail sur soi est un règlement de compte souvent douloureux. Cependant le monde musulman possède des atouts. La révélation coranique, jihad, réputée universelle et pour tous les temps,  illumine la spiritualité intérieure des musulmans. Elle s’exprime dans l’espace public par le biais des comportements. Dans l’Islam, théologie et droit sont imbriqués, mais le besoin de faire évoluer le code normatif pour répondre aux nouveaux modes de vie en diaspora fait l’objet de débats qui sont considérés  comme un don de Dieu. L’appartenance à la communauté internationale des fidèles du Coran, à l’Umma , n’est pas en jeu. C’est la fonction du fiqh, c'est-à-dire de la tradition juridique, qui reprend vie, en donnant le choix de l’école juridique la mieux appropriée à la problématique sociale locale. Il reste à cette diaspora, pour être reconnue comme telle, de régler son entrée dans l’espace public. Les tendances s’affrontent. Entre, d’une part, la volonté d’affirmer l’identité communautaire par le contrôle des conduites et l’exercice d’un monopole sur le capital et les liens symboliques de la diaspora et, d’autre part, le désir des individus de se saisir du Coran par des approches théologiques nouvelles ne laissant ainsi à l’Islam que sa fonction de capital social,  il y a plus qu’une divergence de détail. Pour de nombreux musulmans européens, l’apprentissage de la citoyenneté passe par l’expérience de la confrontation locale et la vie communautaire doit gérer les interdits alimentaires et sexuels  afin d’échapper aux dérives soit d’un Islam privatisé soit d’un Islam prisonnier de traditions magico-populaires. Enfin la demande communautaire exige la visibilité dans l’espace public et débouche sur la volonté de négocier le statut des musulmans collectivement et non individuellement.

Si la présence des diasporas paraît s’imposer  d’elle-même en Europe, peut-on en mesurer, aujourd’hui , les incidences ?

La modernité participe à l’œuvre de laïcisation et contribue à ce que Danielle HERVIEU-LEGER appelle « l’affaissement des observances et le refus des prescriptions ». Peut-on en conclure que la fin du religieux est proche ? Peut-on en conclure l’effacement, à terme, des diasporas structurées principalement par leur statut religieux ? Ce serait, selon Mario DEHOVE (5) une erreur d’analyse car l’on observe le déploiement de nouvelles formes d’expression du sentiment religieux. Un nouveau régime symbolique nourrit la croyance religieuse, plus individuel, plus relatif, plus mobile, plus discret, moins ritualisé et s’oppose aux formes rigides, immuables, collectives et publiques du passé. Cette observation est d’une importance majeure pour l’Europe . Elle réintroduit la dimension symbolique dans le processus d’émergence d’une société européenne fondée moins sur la raison et l’intérêt que sur la passion, l’émotion et l’affection. L’on constate également que le mode de croire tend de moins en moins à créer et nourrir des liens entre les hommes et à produire des biens symboliques interchangeables. Enfin le recul de la dimension religieuse ne signifie pas le recul de l’éthique, du culturel et de l’émotionnel et l’Europe n’est pas seule concernée par cette évolution. On observe du côté de l’Islam qui ne fait pas partie du socle judéo-chrétien mais qui est lié à l’histoire récente de l’Europe  une même diversité de formes de religiosités. Si les diasporas exercent une pression forte sur les références traditionnelles de l’Europe, elles subissent elles-mêmes  les effets de la modernité qui transforme les modes de religiosité et nous prépare peut-être un avenir plus favorable à un dialogue interreligieux et interculturel.

Ce dialogue interreligieux et interculturel n’est-il pas l’un des grands « chantiers » de l’Europe ?

Le choix, par le Conseil de l’Europe, de l’inter culturalité comme étant l’une de ses priorités, repose sur la conviction qu’il est possible d’organiser des relations pacifiées au sein des sociétés nationales et entre elles (6) Or cela exige une égale et mutuelle reconnaissance des cultures bien identifiées. Aujourd’hui, c’est l’argent  qui sert de fil rouge aux  échanges entre cultures. La diaspora juive a usé de l’universalisme de l’argent, dont le commerce était tenu pour impur dans le catholicisme, en inventant des modes de relations compatibles avec les références morales des différentes cultures. L’ampleur de la domination financière quasi exclusive actuelle nous oblige à trouver d’autres médiations entre les sociétés avancées et les sociétés traditionnelles. Celles-ci naîtront peut-être d’un métissage de nos différentes raisons de vivre ou du choix commun de valeurs universelles comme les droits humains ou la solidarité ou encore de la notion de biens communs à l’ensemble de l’humanité qui appelle une tentative même partielle de gouvernance mondiale . En ce sens le développement durable, au moins dans sa dimension écologique, fixe une perspective de relations plus sereines entre le genre humain et la nature. L’enquête « La France à travers ses valeurs » menée tous les 9 ans depuis 1981, a fourni, dans ses résultats 2008 (7), d’intéressantes constatations sur l’état de l’opinion publique. Nous n’assisterions pas à une croissance de l’individualisme, mais à celle de l’individualisation, c'est-à-dire selon Pierre BRECHON (7) « d’une culture du choix, chacun affirmant son autonomie, sa capacité d’orienter son action sans être contrôlé et contraint ». L’individualisation se lirait dans la faible confiance dans les autres (28%) comme « une volonté de s’occuper de ses affaires sans intervenir dans celles des autres, chacun  devant rester dans son domaine personnel et respecter la liberté de son voisin ». enfin la Xénophobie régresserait sous quatre de ses aspects : le refus d’avoir des voisins d’autres races (3% en 2008 contre 9% en 1999), le refus des juifs (3% en 2008 contre 6% en 1999), le refus des gitans (24% en 2008 contre 40% en 1999), la préférence nationale pour l’emploi (41% en 2008 contre 52% en 1999). La demande d’égalité deviendrait plus importante que celle de liberté.

Peut-on parallèlement connaître les évolutions de l’opinion des diasporas et de celle des Etats ?

Je n’ai pas lu d’enquêtes récentes sur l’évolution de l’opinion des diasporas. Elle semble très liée, comme celle des Etats, au domaine institutionnel et soumise aux évolutions des corps constitués qui les représentent. Les rîtes vestimentaires, alimentaires, les cadres impératifs de la sexualité défendus par les diasporas appartiennent à la fois au domaine privé et au domaine public.  Il en est de même des cérémonies et des fêtes communautaires qui se déploient les unes en dehors des lieux privés, les autres en dehors d’un calendrier, civil et professionnel, toujours attaché à l’histoire nationale et catholique de la France. Seules les commémorations sont sources de conflits, en particulier lorsqu’il s’agit d’événements qui ont opposé les diasporas à la France. La fragilité de la cohabitation avec la diaspora maghrébine le montre à l’évidence. Benjamin STORA (8) mettait encore en évidence, en 2003, le reliquat mémoriel qui affecte les jeunes de l’immigration algérienne et les représentations de la guerre d’Algérie. Cette histoire qui n’a pas quitté la mémoire collective française, alimente, également, dans les situations tendues des banlieues, une identité des jeunes « qui ne se retrouvent ni dans la société française qu’ils refusent ni dans la mémoire des pères qui se taisent ». Ils ressentent dans ces silences le poids de l’humiliation dont ils veulent s’échapper. Un flottement de la mémoire entre la France et l’Algérie oblige à se poser la question : Comment commémorer ? Farhad KHOSROKHAVAR (9), en traitant d’un « islam banlieusard et juvénile », évoque une  « communauté construite » par les jeunes qui se définissent  comme musulmans face à divers enjeux sociaux, culturels, politiques et non plus comme une « communauté héritée ». Gilles KEPEL (10) pense également qu’il s’agit pour le jeune  « réislamisé » de « construire un projet de vie et d’apprivoiser des affects qui autrement portent en eux la haine de la société inhospitalière ». Ce projet précise-t-il « passe par la construction des différences, le retournement en fierté des stigmates reflétant le mépris de la société française ». Le jeune créerait donc  un horizon eschatologique d’attente qui se substituerait à une intégration qu’il ne peut espérer. Or cette intégration qu’il espère n’est pas l’entrée dans une société, figée et assurée dans ses valeurs, qui ne l’a pas attendu pour exister, mais dans une société qui se construira avec lui. Nous revenons à la question latente du métissage. A quel métissage devons-nous prendre part ? Quel rôle l’Etat doit-il assumer dans ce « droit d’avenir » ainsi formulé ?

En poussant l’idée jusqu’à ses limites ne verra-t-on pas un métissage des cultures et un pluralisme religieux qui feront disparaître les éléments d’une diversité indispensable à la croissance de la condition humaine ?

C’est la crainte toujours évoquée d’une banalisation de tout, à l’image d’une citoyenneté qui  s’appliquerait à tous les individus indifférenciés au nom d’une égalité absolue  outre-passant l’idée républicaine d’égalité en dignité. Le métissage ne serait  pas la fusion des cultures, des traditions, des religions, au point d’éliminer la diversité, ce rêve fou des pouvoirs autoritaires. Il s’agirait plutôt de faire naître des valeurs communes prioritaires issues de divers héritages, forgeant un « vivre ensemble » sur de nouvelles bases sans pour autant faire disparaître les expressions communautaires dont l’expression spécifique est indispensable à la progression de tous grâce à  l’autonomie de la créativité et au débat contradictoire. Sans la diversité et sans le dialogue l’aventure humaine perdrait tout sens. Il s’agit de découvrir au fil des événements et des situations exprimées l’ailleurs qui motive l’autre. Cela pose la question importante du prosélytisme. La  diaspora juive l’a éliminée de son histoire relationnelle. En contre-partie cette communauté n’a pas agrégé d’étrangers. Ce risque de  brimer la liberté individuelle de conscience et de conviction, est inhérente à la diaspora totalement construite sur la mémoire historique. L’une des obligations de la cohabitation sur un même territoire est d’assurer  la pleine liberté du témoignage individuel et collectif nécessaire à l’exercice de la liberté de conscience et de choix philosophique ou religieux.

Votre point de vue est très français. Cette réalité diasporique ne concerne-t-elle pas  d’autres pays ?

Les diasporas européennes les plus importantes ont construit tous les pays d’Amérique et des Caraïbes ainsi que l’Australie. Mais elles ont aussi, pour certaines d’entre elles,  suscité, dans leurs histoires passées, des flux migratoires d’esclaves qui ont pris un caractère diasporique affirmé. Aujourd’hui, elles attirent encore des migrations de convenance, souvent d’ordre économique. Les choix  de gouvernance de ces pays, marqués par les diasporas, ont varié sans jamais imposer la volonté de les fusionner que nous connaissons en France. La libre circulation des personnes dans un environnement de « communautés affirmées »  n’a pas évité la formation de ghettos urbains, ni la stratification sociale selon les appartenances ethniques. Si aucune organisation des sociétés nationales incluant des diasporas très diversifiées n’est satisfaisante aujourd’hui, par contre les diasporas ont bénéficié de leur dispersion pour créer entre elles des réseaux internationaux dont l’influence économique, culturelle, politique et religieuse est considérable. Pour sa part la diaspora juive exerce un « pouvoir » d’influence qui dépasse largement le nombre de ses membres. L’Afrique bien qu’étant le continent  où les migrations entre pays sont les plus nombreuses, numériquement les plus importantes et socialement les plus dramatiques n’a pas ce pouvoir alors que des diasporas étrangères l’ont investi sans lui rendre toujours le service qu’elle était en droit d’attendre.  En Asie, ce sont  les réseaux commerciaux et financiers de la diaspora chinoise qui ont acquis droit de cité dans tous les pays du continent, mais d’autres diasporas existent qu’il faudrait suivre dans leurs pérégrinations actuelles. Le conflit israélo-palestinien, par exemple, est  le cas emblématique d’une situation territoriale dans laquelle les diasporas jouent un rôle central. La diaspora juive par ses réseaux d’influence politique sur les choix des Etats dominants dans la gestion du conflit, les communautés musulmanes, liées ou non au peuple palestinien, par l’influence qu’exerce ce conflit sur elles et sur leurs membres en développant un sentiment d’injustice et de victimisation.

Revenons à l’Europe.

Le Conseil de l’Europe a publié un document intitulé  « Le livre blanc sur le dialogue interculturel : un pari »  en juin 2008. Il s’adresse aux Européens et à toutes les minorités et communautés habitant en Europe. Devant  la diversité culturelle grandissante en Europe, le but affirmé est d’en faire évoluer la gestion démocratique. L’avenir serait fondé, d’après ce document,  sur la solidarité seule capable de réduire les influences partisanes et les intérêts particuliers au profit de valeurs communes. Or cette solidarité devrait se construire par un dialogue aux effets multiples : réduire l’image stéréotypée de l’autre, rétablir un climat de confiance mutuelle, rejeter toute tendance à prendre comme boucs émissaires les groupes minoritaires, favoriser la tolérance et la non discrimination, accepter que l’identité de chacun ne soit pas déterminée par ce qui le rend semblable à d’autres mais par ce qui l’en distingue, refuser toute contrainte obligeant quiconque à demeurer enfermé, contre son gré, dans un groupe, une communauté, un système de pensée ou une vision du monde , refuser à toutes les traditions ethniques, culturelles, religieuses ou linguistiques de se substituer aux droits des individus d’exercer leurs droits de l’homme ou de participer de manière responsable à la vie de la société. Ce document propose cinq approches d’action politique : la gouvernance démocratique de la diversité culturelle par le système éducatif plus ouvert aux expériences personnelles, le droit accordé aux  étrangers de participer aux élections locales, l’enseignement de compétences interculturelles, la création de lieux interculturels, le soutien à toutes les initiatives de relations internationales qui mettent en œuvre ces orientations.

Comment nos Eglises se sentent-elles concernées ? Et pour l’ACI, cette réflexion a-t-elle un sens dans le paysage de sa mission ?

La réflexion épiscopale est centrée sur la condition de « réfugié ».  Les diasporas en situation d’exode vivent cette expérience du « réfugié » en quête « d’asile » dans un pays d’accueil tolérant. En 2002 le document « L’asile en France : Etat d’urgence » définissait les grandes lignes d’une prise en compte par l’Eglise catholique de ce droit d’asile ; Le thème de l’étranger traverse les deux Testaments et les références sont nombreuses. Dans la pastorale des migrants l’Eglise apporte la preuve qu’elle ne se limite pas à formuler  des énoncés de principe mais qu’elle assume un service  diaconal dans ce domaine. De plus le suivi, sur le territoire de la France, de paroisses liées aux différentes diasporas  montrent qu’elle est attentive non seulement aux individus en situation de détresse mais également aux regroupements culturels qui les structurent ou les restructurent. Pour l’ACI, l’attention est du domaine du regard porté sur l’ordinaire de la vie. il suffit d’évoquer le fait diasporique pour qu’immédiatement chacun découvre qu’il existe dans son environnement proche des membres de diasporas et par eux les mille liens qui sont tissés entre les membres des réseaux qu’ils constituent. Etre attentif au présent, c’est aller au-delà des situations d’urgence pour reconnaître ces multiples  liens. De plus la vocation de l’ACI est d’être particulièrement attentive aux différences culturelles, bien que les diasporas ne s’établissent pas sur des critères sociologiques. La volonté de favoriser le dialogue interculturel est dans la nature de la mission de l’ACI. Ce qui est demandé à l’ACI ne serait-ce pas une capacité d’ouverture culturelle allant au-delà de l’entre-soi, une capacité à valoriser ce qui rend plus solidaire, ce qui prend sens évangélique par le témoignage et par une production de perspective d’avenir dans l’intensité du présent.  J’ai le sentiment d’avoir à peine effleuré cette réalité complexe des diasporas.

Fait à MONT SAINT AIGNAN, le 26 juin 2011

Télécharger le document complet sur les Diasporas