Le rôle de l'Eglise au sein de notre société fragmentée — Action catholique des milieux indépendants (ACI)

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Le rôle de l'Eglise au sein de notre société fragmentée

Jean Christophe Houot, prêtre de la Mission de France, a partagé ses réflexions sur la place de L’Église au sein de notre société bousculée et fragmentée avec les coordinateurs de territoire.

Comité-Séminaire des Coordinateurs de territoire, Avon le 28 septembre 2019

 

Présentation de Jean-Christophe Houot par Bernard Michollet, aumônier national de l'ACI

Théologien, originaire de Lorraine, technicien agricole, maraîcher et prêtre de la mission de France depuis 8 ans,  collabore à la paroisse de Dourdan ; doctorant en théologie, formation en philosophie.

Par ses activités, il touche tous les milieux avec le but de construire des ponts.

L'Intervention de Jean-Christophe Houot

On tentera de justifier le rôle que pourrait avoir l'Église au sein de notre société qui est fragmentée, qui a du mal à faire corps. L'Église a un rôle qui n'est  pas facile dans une société où Dieu semble en retrait, où les  gens sont indifférents à Sa parole ; c'est difficile d'agir au sein d'une société où les gens ont du mal à s'engager dans l'Église mais aussi dans les associations laïques ; c'est difficile de pouvoir agir pour  l'Église,  suite aux  scandales de pédocriminalité et financiers. La mission pour l'Église est donc difficile.

Deux possibilités pour agir au sein de la société :

 1ère hypothèse :

soit l'Église veut évangéliser le monde entier ; elle se croit seule à détenir la vérité. Mais elle confondrait le Christ et le christianisme. Or, l'Église ne possède pas le Christ. Par ailleurs, si elle agit ainsi, elle risquerait d'être mise à part, de former un petit ghetto, d'agir contre culturellement et d'être contraire à la foi chrétienne, la foi en un Dieu incarné.  Donc première hypothèse, l’Église croit détenir la vérité et s'impose de manière forte.

 2 ème hypothèse :

on s'adapte à la société... tellement bien qu'on retrouve partout dans la société notre action ; On risque de faire de sa religion une petite religion de service, caritative à orientation éthique, au point de se diluer, de s'effacer parmi tout autre philosophie, et tout autant humaniste. Or, cela remettrait en cause l'idée d'altérité, de transcendance. Donc deuxième hypothèse : une Église qui se dilue complètement.

Autre possibilité,

l'Église permet à la société de faire corps : on va le justifier par deux entrées :

            - Quelle est la particularité, la particularité de notre condition chrétienne, en quoi elle se distingue d'un humanisme ? Est-elle autrement humaine, humaine autrement...

            - Quelle peut être la force et la place de la Parole de Dieu au sein de l'Église pour notre société.

 

 Pour ne pas faire de la théologie hors-sol, entrons en discussion avec des questions de société.  Observons les situations :

- les raisons pour lesquels la société est fragmentée,

- Puis, l' évolution des pastorales mises en place depuis 40 ans. Nous verrons en quoi consiste une pastorale de mission. Nous ferons référence à la pastorale théologique proposée par Christoph Theobald

 

I - Notre société en recherche de bien- être est fragmentée ; nous sommes dans une phase d'incertitude ; il y a tellement d'éléments à prendre en compte que la certitude d'avoir raison s'estompe ; la maîtrise des choses nous échappe. Nous sommes de moins en moins maîtres de nos maîtrises. Les points de vue divergent tellementqu'il devient difficile de faire société.

Si la société est fragmentée, si tout est remis en cause, cela peut être dû au moins à trois raisons

            1- La méfiance prend la place de la confiance ; avant, le politique faisait rêver ; on s'en méfie aujourd'hui, au risque de ne plus vouloir faire société. (cf Marcel Gauchet, le désenchantement du monde)

            2- La liberté de l'individu est devenue extrême et apparaît trop lourde à porter ; autrefois c'était la tradition qui nous faisait agir automatiquement. Maintenant, ce sont nos émotions, nos intérêts immédiats. De plus, les choix à faire se multiplient de plus en plus. Si bien que nous nous épuisons à devoir sans cesse tout choisir : notre mode de vie, notre travail, la génétique. C'est devenu tellement lourd ! Tellement lourd… qu'on laisse les algorithmes décider à notre place par un calcul d'intérêt... peu commun.  Donc nous sommes passés d'un automatisme de tradition à un automatisme d'émotion gouverné par des algorithmes qui n'ont pas forcément pour but l'intérêt de tous et de chacun. Aujourd'hui, tout le travail de discernement de la liberté (et qui fait le propre de l'homme) est remis en jeu... 

            3- Le pluralisme des conceptions de la vie bonne : pour certains c'est la nature, l'environnement, pour  d'autres l'économie, pour d'autres encore la liberté de l'individu ; ce pluralisme se transforme en un éclatement de la société ; on n'élabore plus un jugement ensemble, chacun a ses critères de jugement et cela devient difficile de faire société.

 

Comment faire société sans partager une conception commune du monde ?  comment faire peuple sans désirer l'unité du genre humain ?  Si nous en avons le désir,  en avons nous la force ?

Voilà trois raisons de notre société fragmentée. (1) méfiance ou confiance ? 2) une liberté au placard ? 3) Diversité des idées ou éclatement de la société ?)

 

II - L'évolution des pastorales

Face à une multitude d' individualités qui sont des obstacles au faire-société, comment l'Église peut aider à y remédier. Quelle évolution de la pastorale depuis 40 ans ?

- En 1983, c'était la pastorale de Jean-Paul II : la nouvelle évangélisation consistait à aller vers ceux qu'on disait  éloignés de l'Église. (or, ce n'est pas eux qui sont loin de l’Église, c'est l’Église qui est loin d'eux...) Il s'agissait d'aller apporter quelque chose au monde. Son  but est de ramener la population au sein de l'Église

- En 1996 apparaissent de nouvelles pastorales, initiées par les évêques de France, pour proposer la Foi dans la société actuelle ; signe de profondeur : Luc 5,4 « avance en eau profonde » ( Église assez classique) ou « va au large » ( Église plus ouverte). Son but est d'adapter notre pastorale à la société devenue plurielle, d'adapter son langage aux questions posées par la société, mais gardant la dynamique d'apporter quelque chose au monde, sans imaginer que ce monde pouvait aussi nous enrichir.

- Depuis 10 à 15 ans, notamment avec Christoph Theobald, existe une pastorale d'engendrement ou d'hospitalité ; elle part des semences du verbe, qui sont déjà dans le monde ; elle n'a plus la prétention d'apporter la vérité au monde mais avant tout d'aller faire pousser les semences du verbe déjà déposées en tout homme, chrétien ou non. Elle vient donc apporter une manière d'être, celle de Jésus-Christ qui veut faire naître, engendrer tout homme. Engendrer peut signifier 1) faire naître ce qui est déjà là, mais aussi 2) faire renaître la vie là où il n'y en a plus , ou encore 3) faire naître d'en haut c'est-à-dire  revêtir le Christ et apprendre à mieux voir la vie quotidienne en lui, en Jésus-Christ. « En ta lumière, nous voyons  la lumière » Ps 36,10

Soit trois types de Pastorale

3) la particularité de notre condition chrétienne et la force de la Parole de Dieu

Pour voir que l'Église a un rôle dans la société, après avoir observé les situations de notre société,  voyons maintenant 1) ce qui fait la particularité de notre condition chrétienne et 2) la force que peut avoir la parole de Dieu pour contribuer à faire société

I- Quelle est la particularité de notre condition chrétienne ?

            1- une présence. Christoph Theobald regarde Jésus-Christ, sa manière d'être, son hospitalité ; l'hospitalité peut être défini comme le dessaisissement de soi-même pour accueillir le meilleur de l'autre. Le principe de l'hospitalité dans la société, c'est susciter la foi en la vie, cette confiance qui est déjà semée dans les Hommes. À travers notre manière d'être, il s'agit de faire sortir le meilleur de l'autre. L'homme peut de nouveau croire en la vie, et transformer sa méfiance en confiance. Cette pastorale a comme premier principe d'avoir une certaine présence ( à noter que paroisse signifie « présence » en grec, parousia), une certaine manière d'être pour susciter la confiance . Avoir de la douceur au fond de nous  cela demande une certaine force sans violence, un regard sans jugement, une  présence qui fera autorité, comme Jésus faisait autorité, et non de l'autoritarisme. A travers ma manière d'être, je fais autorité (en latin, auctoritas) = je rends l'autre auteur (en latin, auctor) de sa vie, acteur de sa vie ; Jésus dit à la femme « va, ta foi t'a sauvée » Luc 7,50. « va » non « viens », ni je t'ai sauvée, « ma foi t'a sauvée », mais « ta » foi t'a sauvée. C'est une présence, une manière d'être, qui va susciter la confiance.  Qu'est- ce que l'œuvre missionnaire ? c'est déjà notre présence.

            2-. Récolter les Dons dans le monde. Dans la société,  devenir sourcier, repérer les charismes, les dons de chacun ; c'est  la gratuité ( terme préféré à « grâce », peut-être trop abstrait-religieux) déjà présente dans notre monde, offerte à tous les hommes ; à chacun de nous nous est offert un don. Le charisme c'est cette gratuité objective ; l'esprit de Dieu est déjà là, « Il vous précède en Galilée »Marc 16,7 . Nous ne sommes pas dans la pastorale d'apporter au monde la vérité, mais de repérer celle qui est déjà là au coeur de notre monde : « La moisson est abondante (déjà là !) mais les ouvriers sont peu nombreux ». Alors la pastorale n'est pas réservée à l'intérieur de l'Église, mais aussi en dehors de la communauté paroissiale : quand on est sourcier, on est aussi dans et hors de l'Église interne, l'extérieur est aussi constitutif de l'Église. L’Église est interne et externe.  Sa nature est missionnaire. La nature missionnaire de l'Eglise va avec notre situation actuelle en France. Certes, quand on va repérer, récolter, l'Esprit qui est déjà dans le monde, cela manque de reconnaissance au sein des paroisses. Saint Augustin nous prévenait… Attention... « on peut être de corps (de l’Église) sans être de cœur... » Donc on peut être de cœur sans être de corps… car l'Esprit nous précède en Galilée...

            3- Mettre les gens en Bonne Nouvelle. En tant que chrétien, nous sommes appelés à vivre pas seulement dans l'Esprit mais vivre selon l'Esprit : on fait la distinction entre foi christique et anthropologique. La foi anthropologique, c'est une foi en la vie ; la foi christique, c'est la foi en Jésus-Christ, c'est de croire en cette manière d'être de Jésus-Christ, son hospitalité qui fait susciter de la foi en la vie, de la foi anthropologique. Cette manière d'être de Jésus-christ est là pour créer de la vie. Notre rôle ne sera pas seulement de donner quelque chose. Mais cela va un peu plus loin ; à travers notre manière d'être, on ne veut pas seulement donner quelque chose, mais on veut donner envie à d'autres de se donner à leur tour, pour les faire entrer dans cette danse du don. Certains y reconnaîtront le Christ, d'autres non, mais tous seront dans la même Joie, sans reconnaître forcément le Christ. Notre foi christique n'est pas supérieure à la foi anthropologique. Au contraire, elle au service de la foi anthropologique, pour la faire re-susciter… Notre foi christique a une mission particulière : vivre à la manière de Jésus-Christ pour susciter la vie, pour mettre les gens en bonne nouvelle. Si on fait ce choix, c'est parce qu'on estime que cette manière d'être, celle de Jésus, est excellente. Mais cette excellence n'est pas hiérarchique, elle est qualitative : elle donne envie à tous de se donner à leur tour ; elle engendre des gens à se donner ;  c'est notre manière d'habiter le monde. Avec cette foi christique, on est habité d'une nécessité intérieure : avoir conscience de cette mission d'engendrer de la joie. Par cette mission, l'Église ne s'impose plus de l'extérieur mais vient puiser de l'intérieur des gens. Elle n'apporte plus la vérité. Mieux, elle veut apporter une manière d'être qui mettra les gens en vérité. C'est  ce qui fait son excellence qualitative et non hiérarchique. La vie est vivante quand on crée de la vie en nous et autour de nous, quand on engendre du lien. La vérité de Jésus-Christ est relationnelle, et non relative (« à chacun sa vérité… ! »). La vérité n'est pas à toi, à moi, à nous… la vérité est entre nous.

 

II-  Force et place de la parole de Dieu :

1) C'est de créer du sens, car le monde est sensé mais n'a pas de sens ; le monde est là pour être sensé, à nous de le créer à partir des réalités, des éléments de notre société ; lire des signes des temps, c'est créer du sens, donner du sens au monde ; qui dit signe, dit interprétation ; c'est créer du sens, mettre en cohérence, repérer des évènements qui nous surprennent, nous interpellent, qui nous étonnent, qui cassent notre logique, repérer les évènements qui nous donnent un regard nouveau : dans une relecture, le but n'est pas de tout dire, ni de se raconter ; c'est raconter ce que Dieu nous a donné de vivre, à travers ces évènements, ce n'est pas lui qui les a envoyés, mais il m'appelle à regarder la vie autrement : créer du sens, un sens qui est commun , c'est-à-dire communicable à tous, partageable ; ne pas rechercher le sens de Ma vie mais du sens partageable à tous, pour tous et chacun ; commun (en latin, cum munus), c'est faire de l'un à plusieurs, cela nécessite dialogue, discussion. A travers cela, on donne un visage au monde, une figure au monde ; on envisage (Lévinas) le monde. Pour un chrétien ce sera le visage du Christ.

2) Greffer nos histoires à la Parole de Dieu, qui est le porte-greffe de nos histoires. Peu à peu advient du sens commun, communicable à tous ; la parole est hospitalière, elle accueille nos histoires particulières et c'est ce qui en fait son excellence qualitative ; pour qu'elle ait du sens communicable à tous, elle doit être complète car complétable ; elle est hospitalière, ce qui fait sa plénitude ; elle est complète, non parce que pleine, remplies, ne pouvant plus rien recevoir, mais car elle est toujours ouverte à tous, paradoxalement  incomplète. Elle a la faculté de transformer nos fins, nos échecs en commencement nouveau : ce qui m'est arrivé n'est pas une fin, mais un commencement nouveau. La parole nous envoie sur une terre promise, pas un lieu mais un temps, une histoire sainte, histoire  de libération ; quand on greffe notre histoire personnelle à l'Exode, à la sortie d'Égypte, notre histoire se transforme en une histoire de libération ; greffer nos histoires à la Parole de Dieu, c'est « rendre l'écriture continuellement opérante » (= définition de la « tradition » dans Dei Verbum n°8), faire des histoires de liberté à travers nos joies et nos peines. C'est important de remettre l’Écriture au centre, pas de mettre le prêtre au centre, sinon c'est du cléricalisme ; les communautés précèdent le ministre ; le prêtre est au service de la communauté et non le contraire ; le prêtre est responsable du tout mais pas de tout. C'est important de donner la Parole à lire ; elle ne prépare pas au sacrement mais devient sacrement : « le verbe s'est fait chair »Jean 1,14 ; l’Écriture n'est pas annexe, elle est prioritaire pour qu'elle devienne Parole.

3) La prière :

c'est un vide créateur pour donner de l'être au chose ; important de prendre du temps pour prier, demander à Dieu pour nous aider à aimer… à aimer quand nos cœurs n'en peuvent plus, quand nos cœurs n'ont pas été assez aimés pour pouvoir aimer encore.  La  vraie chute dans la vie, c'est de ne compter que sur ses propres forces. Dieu est là pour nous aider à aimer ; c'est remettre de la vie sur toutes les morts. La mort, c'est pas la fin d'une vie. La mort c'est tout ce qui nous empêche de naître à nouveau. Pour se ressourcer, ce vide est important pour vivre une vie autre qu'elle-même, pour vivre de la vie nouvelle et bonne.

 

 

Notes prises par Françoise Michaud