Comment faire connaître la vérité dans la culture numérique? (187) — Action catholique des milieux indépendants (ACI)

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Comment faire connaître la vérité dans la culture numérique? (187)

Dans le Courrier n°187 page 44 et 45 nous vous proposons une réflexion sur un article publié dans la revue de la Conférence des Évêques de France*, voici l'intégralité du texte.

* Documents épiscopat N°5 de 2017

Comment faire connaitre la vérité  
dans la culture numérique ?

Comment la Vérité se confronte-elle avec la « culture numérique » ? Celle-ci - ensemble des traits distinctifs qui caractérisent ce groupe social - est marquée par la contingence, dans le temps et dans l’espace, inhérente à toute culture. En regard la vérité se pose en contexte chrétien comme transhistorique : elle est, a minima, adéquation d’un discours au réel et du point de vue de la théologie catholique, une personne, le Verbe divin, que l’on ne peut modifier à loisir.

Si l’on ne peut modifier la culture pour la rendre compatible avec l’annonce de la vérité dont l’Evangile est porteur, une tension peut naitre, qui peut ne laisser d’autre choix que le repli sur soi ou la dénonciation du relativisme. Pour sortir de cette impasse apparente, nous n’aborderons pas ici la vérité intangible qu’est le Christ, mais l’activité sociale, institutionnelle et culturelle de « véridiction », pour reprendre le terme du sociologie Gérard Leclerc1, c’est-à-dire la « volonté de dire le vrai », de tous ceux qui tentent de proférer une parole porteuse de sens.  


Avant d’aller plus loin, il convient aussi de définir la culture dite « numérique », comme rassemblant les individus faisant usage d’objets « néomédiatiques » (New media objects), au sens qu’en donne Lev Manovich2 : ces objets ont en commun d’être produits et/ou diffusés par des moyens informatiques (média en ligne, applications pour mobiles, réseaux sociaux, mais aussi tout contenu numérique). Cette culture s’étend à l’ensemble de la société occidentale contemporaine, et au-delà, avec une limite : pour subir l’impact des objets « néomédiatiques », il faut une certaine proximité avec eux. La culture dite « numérique » rassemble donc, stricto sensu, la génération des natifs du numérique, qui a toujours connu de tels objets, et les membres des générations antérieures en ayant un usage suffisant. La culture numérique ne façonne pas notre culture, elle rend visible, en écho, les changements que connaît notre société.


Le désir de vérité est toujours bien présent


La vérité semble particulièrement mise à mal par cette culture de réseau bâtie sur le paradigme d’internet. En effet, le « web » en anglais, c’est-à-dire la « toile d’araignée », est constituée comme un filet, sur lequel les pages de chaque média, blog ou réseau social sont autant de nœuds, entre lesquels l’utilisateur circule au moyen de liens informatiques. Ce type de réseau en maillage est donc, par nature, horizontal. Aucune place n’y semble ménagée pour une transcendance.  


Or, pour reprendre la thèse de Gérard Leclerc, la vérité suppose une circulation horizontale du discours, entre individus, groupes et sociétés, mais aussi une dimension verticale, qui exprime la transcendance, spirituelle ou, pour le moins, sociale et culturelle. Cette verticalité dit que le discours a besoin d’un fondement et que tous ne se valent pas : certains sont plus particulièrement porteurs de vérité. L’absence de dimension verticale dans une culture numérique fondée sur le modèle des réseaux semble donc saper la base de toute vérité. De fait, rumeurs, « « buzz » et démentis font palpiter cette culture où il semble difficile de démêler le vrai du faux.  


Il est ainsi tentant de rejeter en bloc une réalité culturelle que l’on qualifie volontiers de « virtuelle ». Un monde où les utilisateurs existent via leur « pseudo », pour reprendre un terme consacré d’internet, qui serait un univers de pseudea, c’est-à-dire de tromperie. Pourtant l’adjectif « virtuel » caractérise aussi ce qui est en attente de réalisation. Et le monde numérique, et son impact économique et politique, sont bien réels !


Par ailleurs, si, dans la culture numérique, rien ne prouve la véracité d’une affirmation, la prétention a dire le vrai n’a pas disparu. Le désir de vérité n’est-il pas une propriété anthropologique, une condition du vivre ensemble ? Cette présentation à la vérité est une caractéristique intrinsèque du langage. Affirmer une chose revient à dire sa véracité : en dehors du cadre de la fiction, tout locuteur attendant que ses dires soient tenus pour vrais. Une prise de parole est, d’une certaine façon, une prétention à l’universel : on n’entend pas dire « sa » vérité mais « la » vérité. !


En revanche, si la véridiction est toujours présente, ce sont les modes de reconnaissance du vrai qui ont changé. Les tenants de la culture numérique ont souvent été qualifiés de « Génération why ? » : ils ont pris le parti de tout découvrir par leurs propres moyens. Les natifs du numérique n’accordent pas, par principe, de crédit à la société ou aux institutions, qu’il s’agisse des médias, des partis politiques ou des Eglises. Ils montrent même à leur égard une réelle défiance. Ce phénomène semble, depuis de quelques années, s’être généralisé au point que d’aucuns affirment que nous sommes entrés dans une « société post-vérité ». En témoigne la prolifération des fake news sont des instruments déloyaux au service de projets politiques ou sociétaux.  


Ainsi, ce n’est pas la vérité qui est mise en cause par la culture numérique mais la vision d’une vérité vue comme une force sociale, instrument politique, imposé dans un but de domination par une institution. La révolution numérique ne balaie pas toutes formes de vérités, mais elle écrit une nouvelle page de l’histoire de l’autorité, entendue comme position sociale et institutionnelle légitimant la prétention à dire la vérité.

Qui décide de la vérité ? Plusieurs formes d’autorité

Faisant lointainement écho à Max Weber3, on ne pourrait ainsi distinguer trois formes d’autorité. La première est traditionnelle, comme celle de la révélation et des Ecritures, et se réfère à une source non humaine. La deuxième est une autorité d’antériorité. C’est celle des « classiques » et des maitres à penser, dont le charisme et la réputation assoient la crédibilité. Enfin il existe une autorité plus rationnelle, qui est celles des pairs, telle qu’elle s’exerce dans la communauté scientifique.  


L’absence de verticalité du discours dans la culture numérique disqualifie la première de ces autorités -là tradition- sans lui enlever la valeur propre de ce mode d’autorité. La seconde autorité est également mise à mal : dans cette culture qui magnifie l’innovation, les classiques ne font plus recette, même si certaines figures émergent du lot. Reste le troisième type d’autorité : les tenants de la culture numérique eux-mêmes. La voix des pères s’est tue au profit de la voix des experts, puis de la voix des airs.  


Mais si la vérité est vérité par elle-même, sa réception par un groupe social présuppose la crédibilité de son interlocuteur : l’autorité énonciative s’appuie sur une autorité institutionnelle. Pour reprendre la formulation de Gérard Leclerc, « dans toutes les sociétés, la vérité est à la fois le résultat performatif d’une représentation sociale et l’énoncé d’un discours jugé porteur, par lui-même, d’une certaine forme d’évidence ». Dans une culture totalement horizontale, qui est habilité à conférer l’autorité que requiert l’énonciation de la vérité ?


Au vu de ce qui précède, on pourrait dire que nos pairs, nos contacts sur les réseaux, sont dépositaires de ce pouvoir. Pourtant, ils n’ont pas tous une parole autorisée. En outre, chacun choisit ses amis à son image : c’est donc une confirmation reçue de ceux qui pensent comme nous, un autoréférencement. Enfin, certains réseaux sociaux, comme Facebook, opèrent un tri parmi les publications postées par les contacts. Un algorithme sélectionne et affiche celles qui ont le plus de chance de plaire à l’internaute, renforçant encore « l’effet bulle » dans laquelle chaque utilisateur est prisonnier.

 
En outre, l’autorité conférée par les pairs sur les réseaux sociaux est marginale par rapport à celle apportée par un bon référencement, c’est-à-dire une présence en tête des réponses sur les moteurs de recherche ; l’autorité tient donc à la popularité. Ces outils n’ont pas de prétention à dire la vérité, mais ils mettent en avant une notion de substitution, une « vérité-light » : la pertinence.


Alors que la vérité ne peut être qualifiée d’adequatio rei et intellectus4, ma pertinence, notion typique de la culture numérique, est l’adéquation entre les contenus proposés et les attentes exprimées ou non de chaque internaute. Or, pour augmenter la pertinence des réponses, les moteurs enregistrent l’historique des recherches faites à partir de chaque utilisateur et l’utilise pour affiner sa sélection lors de nouvelles requêtes. Alors, on pourrait croire que chacun détient sa vérité.

Le médiateur vers la vérité, un miroir déformant par nature

Tout cela est fait dans le souci de rendre à l’internaute un service de meilleure qualité, quoique gratuit. Pourtant ce mécanisme n’a pas de visée philanthropique : les plateformes numériques tirent des profits substantiels de l’analyse et de la commercialisation des données personnelles en ligne. Ce modèle économique présente un revers important. Par définition, mes médias doivent assurer une médiation entre l’individu et le réel, qui va au-delà du transport d’informations. Or, la vision du réel qui nous est proposée par les moteurs de recherche, comme celle qui vient des réseaux sociaux est moins objective. Nous sommes bien au-delà du traitement objectif ou partisan de l’information par tel ou tel média. La fenêtre numérique ouverte sur le monde se transforme peu a peu en un miroir dans lequel chacun se contemple. Le risque d’auto-endoctrinement est alors élevé.


Ainsi, les acteurs clefs de la culture numérique que sont les grandes plateformes, réseaux sociaux et moteurs de recherche en tête, sont devenus les institutions crédibilisantes censées donner l’autorité nécessaire à la prolifération de la vérité, mais elles sont en même temps les fossoyeurs de l’universel qu’elles remplacent par la pertinence, notion par nature relative.

Comment l’Eglise peut-elle énoncer -et annoncer-la vérité ?

 

Eduquer Une institution ne peut plus contrôler qui, sur les réseaux numériques, regarde quoi, mais elle peut par contre éduquer ses membres à la fréquentation de ces médias, leur apprendre à vérifier, à attendre, à lire, à comparer, déterminer qui écrit ou parle, et lui délivrer les contenus de qualité et attractifs, qui forment des repères. En régime numérique, l‘institution est appelée à se fragmenter et à emprunter les voies du design auquel ces dispositifs adhèrent.


Une nouvelle inculturation Comme saint Paul, à une époque de première mondialisation, invitait à se faire grec avec les Grecs, à nous de nous faire geek -jeune fan de technologies informatiques- avec les geeks. A défaut de pouvoir changer la culture numérique, un effort d’inculturation est à accomplir pour rendre audible le discours porteur de vérité.

 
Cet effort passe notamment par l’abandon de l’hégémonie de l’écrit, au profit du multimédia : de nos jours, une vidéo vaut mille pages de textes. Les cathédrales et la musique sacrée nous montrent que cette annonce de la vérité par l’image et le son n’est pas étrangère à notre tradition. Ce changement d’approche implique l’abandon d’un enseignement purement intellectuel. Le jeu, le rire, l’art et les émotions font partie de la palette à employer. Moins institutionnel et formel, plus personnel et engagé, le langage de l’annonce de la vérité sur internet doit aussi de saisir des codes culturels de notre société, quitte à les détourner, comme la société elle-même use et abuse des références religieuses.

 
Eléments d’une communication religieuse La communication religieuse en ligne peut s’appuyer sur une figure ou une parole, ou le développement d’en imaginaire et d’une esthétique. Icones et chants religieux rassemblés pour produire un espace « sacré », comme lieu singulier de prière en ligne, prédications dont l’internaute se sent le seul destinataire peuvent renouveler les médiations religieuses.


Changement d’autorité discursive L’inculturation n’est cependant pas suffisante pour la restauration de la crédibilité, il peut être nécessaire d’abandonner les arguments d’autorité qui n’en sont plus, pour revenir à une forme de discours tout aussi traditionnelle dans la culture occidentale : le dialogue. Interactif, il est constitué de paroles courtes, plus en phase avec les modes de communication électronique et les habitudes qu’ils ont imprimées. Le dialogue ayant pour but de faire émerger la vérité, il implique un questionnement. Certains diraient que tout énoncé est une réponse, souvent implicite, à une question. Les acteurs de l’Eglise, dans l’élaboration de leur discours, répondent-ils à leurs propres questions ou font-ils droit aux questions que portent leurs interlocuteurs ? Seul ce dernier cas de figure permet de re-crédibiliser l’énoncé.

 
Réinvestir l’institution d’une autorité Si la formulation crédible du discours de vérité est une condition de sa réception par une culture donnée, elle ne peut cependant se passer de l’autorité institutionnelle du locuteur. Apparait ainsi, la nécessité d’une reconquête de l’autorité que l’Eglise n’a plus naturellement sur les réseaux. Pour asseoir son discours aujourd’hui, l’institution ecclésiale doit imaginer un mode de présence sur la toile, qui manifeste la verticalité de son positionnement dans un monde virtuellement horizontalisé, tout en utilisant les codes et modes propres de ce monde pour y être reconnue. 
Cette démarche peut s’appuyer sur des pierres d’attentes solides. A défaut d’une parole de « toute l’Eglise », celles de figures charismatiques, de leaders d’opinion catholiques – voire d’institutions ellesmêmes – peut donc être entendue, visible comme autant de phares. Or ces phares, ont déjà émergé : à la suite du Pape François, ils ne sont plus seulement ecclésiastiques ou vaticanistes, mais aussi des laïcs engagés et des organisations.  


S’adapter à la culture des réseaux Il va de soi que l’identification de certains catholiques, fut-ce le souverain pontife, comme leaders d’opinion ne suffit pas à rendre à l’Eglise tout entière sa légitimité à apporter la vérité. Il convient de « transformer l’essai ». Pour cela, ce locuteur qu’est l’Eglise doit s’adapter à une culture de réseaux.
Or, l’étude de nos organisations sur le modèle des réseaux semble être contemporaine d’un changement de paradigme : le passage de réseaux en étoile à des réseaux en maillage. Elle est aussi contemporaine d’avancées dans le domaine de l’informatique, ce qui n’est probablement pas le fuit du hasard. Il ne faut pas confondre communications et télécommunications, un réseau social est avant tout un réseau dont les éléments, les lignes, sont des relations sociales : un réseau qui « fait société ». L’origine du terme est significative, il fut employé pour le première fois par l’anthropologue des sociétés John Arundel Barnes en 1954, dans une étude intitulée « Class and Committees in a Norwegian Island Parish ». Les réseaux sociaux désignaient ainsi des réalités de l’anthropologie religieuse.


Alors, si nos contemporains se contemplent volontiers dans le reflet souvent déformant des médias en ligne, peut-être faut-il également user de ce jeu de miroir : porter un regard attentif sur la culture numérique et imaginer, en retour, l’Eglise comme un réseau. En effet ce regard en miroir laisse penser qu’une organisation comme l’Eglise catholique ne peut se développer sur les réseaux sociaux numériques que si elle prend conscience qu’elle-même est aussi un réseau social et qu’elle se comporte comme tel. On ne fait pas « du réseau social » comme on « ferait dans le social », ne seraitce qu’en raison du caractère chronophage d’une action sur les réseaux numériques qui demande, justement, de mobiliser son réseau. N’en déplaise aux hommes de marketing, seule la cohérence paye. Pour que les réseaux ecclésiaux concourent à bâtir la société, il faut que l’Eglise s’assume comme un réseau social.