Quelles éducations pour quelle société ? — Action catholique des milieux indépendants (ACI)

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Quelles éducations pour quelle société ?

A partir de la 1ère table ronde : "L'enjeu d'apprendre face aux défis du monde", retrouvez quelques points de repères par nos 4 intervenants.

Quelques enjeux :

Dans un monde incertain, complexe, l'enjeu est de former des individus capables de penser de manière critique, de résoudre des problèmes complexes et de s'adapter.

Un système éducatif qui promeut les vertus du dialogue et du respect de l'autre, encourageant la transmission des valeurs démocratiques.

Un système éducatif qui inclut, en corrigeant les inégalités.

Eduquer à un usage responsable et critique du numérique, et puis enfin former des citoyens éco-responsables et engagés.

Dans ce monde qui est en profonde mutation, en quoi et pourquoi, nos systèmes éducatifs et d'apprentissage doivent-ils s'adapter ? Que doivent-ils permettre ? Et comment ? Sans oublier le souci que nous soyons pleinement partie prenante de ces processus d'apprentissage.

Cathy Leblanc, qui est philosophe à la Catho de Lille. Elle est notamment philosophe des droits de l'homme.

« J'ai lu dernièrement, j'ai découvert une philosophe qui est absolument magnifique et qui s'appelle Martha Nussbaum, qui a publié un ouvrage qui s'appelle les émotions démocratiques.

Et la question des émotions me semble aujourd'hui très importante. Elle constitue aussi une pierre de touche pour notre pensée, puisqu'il y a question d'éducation. Dans l'éducation, il y a aussi des émotions.

 

Quelle est la responsabilité de l'éducation face à ces changements culturels et sociaux-là ? Comment s'y prendre pour former les jeunes, les moins jeunes, dans ce monde changeant ? De quoi manque-t-il ? Que peut-on leur apporter, notamment pour qu'ils ne se laissent pas séduire par des idéologies de la haine ?

 

Pour formuler autrement la question, nous nous demanderons de quoi manquent les populations pour se laisser séduire par les sirènes de l'ultra-nationalisme ou par la violence ? Qu'est-ce qui, dans ces mouvements radicaux, vient combler leurs manques ? »

 

« Pour nous permettre de réfléchir un petit peu, je vais vous citer quelques vers de Baudelaire. Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, des montagnes, des bois, des nuages, des mers, par-delà le soleil, par-delà les éthers, par-delà les confins des sphères étoilées, mon esprit, tu te meus avec agilité et comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde, tu sillonnes gaiement l'immensité profonde avec une indicible et mâle volupté. Ça c'est Baudelaire, dans « les fleurs du mal ».

 

Baudelaire à l'époque a été emprisonné pour les fleurs du mal. Ce que je veux montrer ici, c'est que la poésie, sa hauteur de vue, le soin apporté à son langage, s'oppose directement à la violence. Et c'est ce que dit, c'est la position de Martha Nussbaum, cette philosophe américaine dont je vous parle.

 

La poésie, la littérature peuvent nous assurer un lien véritable avec le respect profond du genre humain parce que la poésie et la littérature nous fournissent un langage capable de nuancer notre pensée, c'est ce dont il a été question dans la présentation de Bernard. Et n'est-ce pas d'abord le jugement que l'on porte à l'altérité et au monde qu'il convient de sculpter chez l'enfant, lui apprendre à avoir un jugement juste, un jugement généreux, un jugement bien orienté, selon aussi des valeurs morales solidement fondées. La poésie, la littérature nous fournissent des matériaux pour pouvoir former ce jugement. »

 

« L'ouvrage de Martha Nussbaum, ici un autre ouvrage, s'appelle Poetic Justice. Je le dis en anglais parce qu'en français, il est traduit par l'art d'être juste. Ce n'est pas tout à fait une traduction juste. Poetic Justice c'est la justice poétique, notre jugement va être juste dans une certaine amplitude poétique. Vous savez quand on va dans la campagne, à la montagne, à la mer, quand on se balade ici dans des lieux qui sont très beaux, on sent une sorte d'élévation qui va nous inspirer à avoir des paroles généreuses, de belles paroles, on a envie de ces belles paroles. Comment peut-on faire pour inspirer tous ces jeunes, tous ces moins jeunes, pour qu'ils se gonflent de ces belles paroles ?

Notre responsabilité en tant que parents, formateurs, éducateurs, encadrants, professeurs, mais aussi toutes les professions, parce que chacun dans la société a un rôle pédagogique, même la vendeuse du supermarché a un rôle pédagogique dans sa façon de s'adresser aux gens. C'est de doter ces enfants, ces jeunes, ces adultes, les étudiants, d'outils qui leur permettent d'accéder à ce jugement juste.

Cela passe par la littérature. Mon papa était menuisier ébéniste et avait fait un CAP dans lequel il y avait des cours de français. Quand on a malheureusement vidé la maison pour la vendre, on a dû vendre leur maison, j'ai retrouvé son livre de français. Et dedans, il y avait d'innombrables extraits de grands auteurs qui décrivaient son métier. C'est donc accompagné de littérature et d'explications du maître d'école qu'il est rentré dans son métier. Il avait 14 ans.

Puis, on passait à l'analyse des textes, on parlait en classe. Pouvoir exprimer correctement notre pensée nous permet d'être en harmonie avec les autres. Et si on est en harmonie avec les autres, on n'a pas besoin de la violence.

La lecture de romans, aussi, nous permet de nous projeter dans une altérité, de quitter notre propre personne, notre monde, pour aller se former, pour aller former notre imagination. Parce qu'il faut de l'imagination pour essayer d'harmoniser le rapport à autrui. Cette imagination, elle est travaillée, mise en exercice par les romans, la lecture de romans, ça peut être aujourd'hui la lecture de BD, l'image est un bon support aussi, et on apprend un détour, on apprend à prendre une certaine distance pour s'adresser à autrui et pour résoudre les problèmes.

La violence, au contraire, ignore ce détour. Ignore les blessures que l'on peut imaginer chez autrui, et va même jusqu'à les attiser. Nous n'aurons jamais terminé de nous demander, alors là je m'adresse à une violence extrême, moi qui constitue le cœur de mes recherches, comment un génocide est possible ? Comment des gens en viennent -  j'ai travaillé par exemple sur le Rwanda - à assassiner leur frère, leur sœur à la machette ? Comment c'est possible ? Comment une telle violence est possible ? Moi, je suis convaincue que l'éducation, si on s'y met tous, peut prévenir une majeure partie de cette violence.

 

Ces positionnements émotionnels sont d'abord émotionnels avant de devenir éthiques, parce qu'ils sont très intimes, relèvent des émotions démocratiques. Qu'est-ce qu'on voit ? Quelles sont ces émotions démocratiques ?

Martha Nussbaum parle de l'empathie. Alors, l'empathie, c'est très important. Nous avons des neurones miroirs. Et si je souffre, imaginez que je me blesse devant vous. Vous me voyez me blesser. Eh bien, les zones cérébrales qui s'activent dans mon cerveau seront les mêmes qui s'activent dans le vôtre. Ça veut dire que notre programmation fait en sorte que nous sommes reliés, et j'emploie ce mot à dessein, parce que religare, religion, c'est aussi l'art d'être reliés les uns aux autres. Nous sommes naturellement reliés les uns aux autres pour ressentir d'une certaine façon ce que ressent l'autre. Et si j'arrive à ressentir d'une certaine façon ce que ressent l'autre, eh bien, je vais être inspiré par le respect de l'autre.

L'empathie, l'amour, la compassion, la honte, ça avoir honte… J'ai eu tort, mon Dieu, je suis honteuse. Puis quelqu'un va me dire, mais tu n'en fais pas, l'erreur est humaine. L'indignation. Indignez-vous, disaient Stéphane Hessel. Stéphane avait été déporté dans le camp de Buchenwald. Indignez-vous. Être capable de s'indigner. Ça aussi, c'est une émotion démocratique. Et puis la gratitude. L'année dernière, je crois que le thème était la gratitude. On a travaillé un petit peu sur le thème. On a évoqué le thème de la gratitude. Voilà, ces émotions démocratiques auxquelles peut s'attaquer l'éducation. »

Jean-Marie Petitclerc, prêtre salésien, ingénieur, éducateur. Il exprime son expérience associatif Valdocco. Comment prendre soin des jeunes qui sont en risque de décrochage scolaire, prendre soin des jeunes et de leur famille.

« L'association Le Valdocco, association née de la rencontre entre un collectif d'habitants inquiets pour le devenir de leurs enfants, dans un contexte marqué par la violence, et des Salésiens de Don Bosco, désireux de réexpérimenter le modèle de leur fondateur dans la réalité contemporaine de la banlieue d'aujourd'hui. Et le constat que nous avons fait à la création de ce Valdocco résidait dans le fait qu'à nos yeux, la difficulté majeure des jeunes que nous rencontrions résidait dans le fait que tous les jours, ils passaient dans trois lieux. Ils passaient du temps en famille, ils passaient du temps à l'école, ils passaient du temps dans la rue, avec les copains du quartier, et que chacun de ces lieux était marqué par une culture différente.

La culture familiale, empreinte des traditions des pays d'origine, la culture scolaire, empreinte des traditions républicaines, que nous dit-on aujourd'hui sur les valeurs de la République, et puis cette culture de quartier qui est fondamentalement devenue une culture de l'entre pairs, de l'entre-jeunes, les adultes ayant un peu déserté l'espace public, culture renforcée aujourd'hui par les réseaux sociaux. Et le travail social classique en France était assez cloisonné. Des éducateurs étaient formés pour intervenir au sein de la famille, d'autres travailleurs sociaux intervenaient au sein de l'école, des éducateurs de rue intervenaient dans le quartier.

Or, il nous semblait que si nous voulions véritablement accompagner l'enfant, l'adolescent de ces quartiers, il fallait le rejoindre dans ces trois champs de vie qu'étaient sa famille, l'école et le quartier. Nous avons donc développé l'action du Valdocco autour de ces trois axes : la présence dans la rue, l'animation de rue pour les plus jeunes, l'accompagnement des projets des aînés ; l'axe auprès de l'école, la prévention du décrochage, la prise en charge des gamins, exclu temporairement du système scolaire ; et puis l'axe de la famille, soutien à la parentalité et un service de médiation familiale lorsque la tension surgit entre un enfant, un adolescent et ses parents. Le maître mot de l'action du Valdocco consiste en ce concept de médiation famille-école-cité, tenter de créer du lien entre les différents adultes qui cheminent auprès de l'enfant.

J'ai beaucoup travaillé sur les questions de violence. J'ai souvent pu établir une corrélation entre le niveau de violence d'un enfant, d'un adolescent, et le niveau d'incohérence des adultes qui l’accompagnent sur son itinéraire de croissance. Le Valdocco a été fondé à Argenteuil, en banlieue parisienne, puis il s'est répandu en banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, dans les quartiers Nord de Marseille, dans les quartiers Sud de Lille et l'agglomération niçoise.

 

Et puis, deuxième source d'inspiration, l'héritage de Don Bosco. Il peut peut-être paraître étonnant que les pédagogues du 19ème siècle puissent continuer de faire référence pour un éducateur du 21ème. Le monde a changé, mais il me semble que la caractéristique commune du temps de Don Bosco et de notre temps, c'était que la société connaissait une intense mutation sur le plan sociétal.

 

Rappelons qu'au temps de Don Bosco, on passait de la société rurale et paysanne à la société urbaine et industrielle, et que nous, nous passons de cette société industrielle à cette société post-industrielle, marquée par cette révolution du numérique. On en est qu'au début. Ayant bien conscience, mais je crois que Marc en parlera, que cette révolution du numérique n'est pas qu'une révolution d'ordre technologique, où il s'agirait d'apprendre à utiliser les nouvelles technologies d'information et de communication, mais qu'il s'agit d'une véritable révolution culturelle, parce que nous assistons à une évolution du rapport au temps, le tout, tout de suite, qui caractérise le numérique, du rapport à l'espace, avec l'abolition des frontières, et puis du rapport aux autres, avec la grande horizontalité des réseaux sociaux. Vous savez ce qui caractérise le réseau social ? C'est qu'un like vaut un like. Le like de l'expert qui a travaillé trois ans sur un dossier, a la même valeur que le like du piéton interrogé lors d'un micro-trottoir et à partir de cette somme de likes, et bien, se forge une pensée.

 

Et chaque fois que la société traverse une période de mutation, je crois qu'il est à la fois plus difficile d'être jeune. On parle beaucoup de jeunes difficiles. Moi, je pense qu'il est plus difficile de vivre sa jeunesse en période de mutation parce qu'il est plus difficile de se projeter dans l'avenir. Comment vouliez-vous au temps de Don Bosco que le petit garçon fils de paysan, petit fils de paysan, arrière-petit-fils de paysan, puisse se projeter dans un navire d'ouvriers, dans une de ces usines fumantes qu'il voyait poindre à l'horizon ? Et combien aujourd'hui nos ados ont du mal à se projeter dans l'avenir lorsque les économistes nous disent que nous connaissons en gros que 50 % des métiers qui s'exerceront en 2050, qu'ils assistent à l'effondrement de pans entiers de l'économie traditionnelle alors que les nouveaux métiers de ce qu'on appelle l'e-économie tardent à se structurer.

 

Et puis il est aussi plus difficile d'éduquer. Je crois que la tâche d'éducateur, de parent, la tâche d'enseignant, la tâche d'animateur, d'éducateur est plus compliquée en période de mutation parce qu'il n'y a plus de consensus sociétal, autour d'un ordonnancement des valeurs. Comme le prévoyait déjà Edgar Morin en 1975, nous vivons une sorte de moyen-âge culturel avec valeurs du monde ancien qui se fissurent et valeurs du monde moderne qui émergent. Et nous sommes un peu dans cet entre-deux mondes.

 

Et dans ce contexte, Don Bosco était porteur d'une intuition, qui me paraît d'une pertinence considérable pour aujourd'hui, c'est que lorsque la confiance s'estompe dans les grandes institutions - alors en son temps, c'étaient les institutions liées à la monarchie qui étaient en voie d'effondrement, aujourd'hui, c'est la confiance dans les grandes institutions républicaines - la capacité à transmettre, la capacité à éduquer, allait moins être liée à la qualité de l'organisation institutionnelle et beaucoup plus à la qualité de la relation que l'adulte est en capacité de nouer avec le jeune. Il devinait déjà, et je crois que les faits lui ont donné raison, que l'exercice d'une fonction d'autorité serait de moins en moins liée au statut de la personne qui l'exerce.

 

Je crois que ce qui caractérise les jeunes d'aujourd'hui, c'est qu'ils sont de moins en moins impressionnés par le statut de l'adulte qu'ils ont en face d'eux. On se souvient de l'apostrophe de notre président de la République lors d'un voyage en province par un collégien de 3ème : « Alors Manu, comment ça va ? », s'adressant au président de la République comme il se serait adressé au voisin du quartier. Don Bosco devinait que cette relation d'autorité allait beaucoup plus être fondée sur la qualité de la relation adulte-jeune.

 

Aussi Jean-Bosco nous lègue une pédagogie fondée sur cette qualité de relation. Et Jean-Bosco est ce pédagogue qui, après la grande rationalisation du siècle des lumières, a réhabilité l'affectif au cœur de la relation éducative, disant que de toute façon il y a de l'affectif qu'on le veuille ou non. C'est une donnée de la relation humaine, et mieux vaut le reconnaître pour être capable de le gérer correctement, plutôt que vouloir le nier. Il me semble que si notre école aujourd'hui en France connaît de telles difficultés dans la gestion de groupe d'adolescents au comportement provocateur, c'est que bon nombre d'enseignants continuent d'être formés à la négation de la dimension affective de la relation pédagogique. J'aime cette citation d'un célèbre psychologue américain : un enfant n'apprend rien d'un adulte dont il sent qu'il ne l'aime pas. Bah ! Un enfant n'apprend rien d'un adulte dont il sent qu'il ne l'aime pas.

 

Alors la caractéristique de tous ces enfants que j'ai pu côtoyer réside effectivement dans cette difficulté d'apprendre. Car comme le dit Bentolila, qui préside notre conseil scientifique, si on peut parler d'un plaisir de savoir, apprendre nécessite beaucoup d'efforts. Il y a un plaisir de lire mais il n’y a pas de plaisir d'apprendre à lire. Apprendre à lire, c'est complexe. Il faut effectivement s'efforcer. On a voulu un moment penser que l'apprentissage ne pouvait être que source de plaisir. Non, c'est le but de l'apprentissage qui est source de plaisir. Et nous sentons bien que ces enfants ont du mal à se concentrer sur ces apprentissages.

 

Je noterai juste trois difficultés qui me paraissent majeures chez ces enfants qui sont aussi intelligents que les autres. Je vois dans les quartiers, il n’y a pas de déficit d'intelligence, et qui sont, pour la majeure partie, en situation d'échec. La première, c'est le niveau de préoccupation. La première difficulté est une difficulté de concentration. Ce n’est pas que l'enfant ne comprend pas, c'est qu'il n’écoute pas. Vous savez, vous m'auriez interrogé lorsque j'avais 20 ans en disant "Mais comment se fait-il que j’aie réussi à l'école Polytechnique ? Je crois que vraiment, mais honnêtement, j'aurais répondu : « bah d'une part je suis quand même assez doué en math et puis j'ai quand même un peu travaillé en prépa ! ». Et puis la rencontre de Thomas un gamin que j'accompagnais en soutien scolaire m'a fait découvrir que ce n'était pas ça la vraie raison, que la vraie raison, c'était que lorsque j'étais au collège, lorsque mon père me déposait le matin au collège, j'étais intimement convaincu que ma mère m'attendrait au sortir du collège et qu’on préparerait le goûter, que mon père ne tarderait pas à rentrer du travail. Et complètement rassuré de ce côté-là, j'étais capable d'ouvrir mon esprit aux disciplines que m'enseignaient les enseignants. Je songeais à ce petit Thomas qui part le matin, son père a déjà bu, a giflé la mère, a menacé le petit frère, et qui part à l'école avec dans la tête comme question : dans quel état, je retrouverai mon petit frère ce soir ? Je dis que ce gamin était peut-être beaucoup plus intelligent que moi. Il était peut-être beaucoup plus prêt à travailler que moi et il était en situation d'échec total. On pense parfois que pour réussir à l'école, il faut avoir une tête bien pleine. En fait non, pour réussir à l'école, faut être capable de vider sa tête.

 

Le deuxième problème, c'est la question du sens. Quel est le sens de ces apprentissages au niveau de ces jeunes qui partagent cette culture de quartier ? Et puis le troisième, c'est effectivement que l'échec face à la première difficulté, fait qu'on se décourage, perte de cette persévérance.

 

Alors, il me semble que les trois clés de l'héritage de Don Bosco répondent à cela. Premièrement, cette clé de la bienveillance, d'être capable de se mettre à l'écoute. Combien il est important, effectivement, de ne pas catégoriser ces jeunes à partir de leur performance de l'aujourd'hui. Combien il est important de distinguer la copie nulle de l'élève nul. Vous savez, les enfants qui souffrent le plus à l'école sont les enfants qui ont la malchance de rencontrer à l'école des enseignants qui ont confondu le champ de la performance et le champ de la personne, qui, au lieu de faire passer comme message « ta copie vaut 2 », qui est une réalité à l'instant t, en fonction des référentiels de notation, font passer comme message « TU vaux 2. J'interviens souvent dans les instances de l'école catholique. J'aime dire qu’en principe, on ne devrait jamais parler en termes de bons et de mauvais élèves. L'élève c'est une personne. Au nom de quoi je pourrais la juger comme mauvaise. J'ai le droit de parler de bonne ou de mauvaise copie. J'ai le droit de parler d'apprentissage réussi, d'apprentissage en cours, d'apprentissage non effectué. J'ai le droit de parler de comportement adapté à la vie de groupe et de comportement complètement inadapté à la vie de groupe. Mais au nom de quoi ? À partir de ces observations sur les performances et les comportements, je me permettrai d'étiqueter la personne.

 

La deuxième clé concerne la question du sens. Vous savez l'établissement scolaire qui est le plus en difficulté aujourd'hui notre système c'est le collège. Il me semble que la véritable crise du collège aujourd'hui, c'est une crise du sens. Quel est le sens de ces apprentissages que l'on impose à ces jeunes que l'on accueille ? On parle beaucoup d'une perte du sens de l'effort. La génération Z aurait perdu le sens de l'effort. Rappelons combien il nous habitait. Bah, bah, bah ! J'aime dire que l'effort en soi, n'est pas une valeur. Ce qui est une valeur, c'est l'effort pour atteindre un objectif qu'on s'est fixé. Et la grande difficulté effectivement, c'est de voir l'objectif. De voir l'objectif. De découvrir quel sera le plaisir de lire, de découvrir quel sera le plaisir de savoir raisonner, quel sera le plaisir de savoir discerner.

 

Et puis la troisième clé, c'est effectivement que celui qui transmet, puisse avoir un regard sur l'enfant centré sur la mémorisation de ses réussites. Vous savez l'homme est ainsi fait qu’il n'est capable d'affronter une difficulté qu'en se mémorisant une réussite antérieure. Or, on a parfois une vision scolaire où on se centre d'abord sur ce que l'enfant ne sait pas faire avant de se centrer sur ce qu'il sait faire. Permettre à l'enfant de réussir. J'interviens souvent dans des journées pédagogiques, auprès d'équipes pédagogiques dans les ZEP, dans les réseaux REP+, et j’aime dire : « regardez le prof de gym qui fait un enseignement de saut en hauteur, imaginez qu'il sépare sa classe en deux 15 ici, 15 là ; premier groupe, je mets la barre à 1,80 m, tout le monde rate, je baisse la barre jusqu'à ce qu'ils réussissent, et je note la performance ; deuxième groupe, je mets la barre à 80 cm, tout le monde réussit et je monte la barre jusqu'à ce qu'ils échouent, et je note la performance. La performance du second groupe sera toujours meilleure à celle du premier, parce que qu'est-ce qui se passe avec le premier groupe :1,20 m, c'est où ? je viens de rater 1,25 m, c'est juste 5 cm de moins, je vais encore rater. Alors que là, 1,25 m, c'est où, je viens de réussir 1,20 m, c'est juste 5 cm de plus, pourquoi je ne réussirais pas ? » Et je n'ai jamais vu un prof de gym enseigner le saut en hauteur comme ça. Mais il m'arrive de rencontrer des profs d'autres disciplines et de me dire jusqu'où il faut que je m'adresse, comme si pour eux, il n'était pas évident que la première question du premier exercice devait toujours être en dessous du niveau du plus faible. Ce qui est évident pour le prof de gym, n’est pas forcément évident partout. Donc fonder cette pédagogie sur la mémorisation de la réussite.

 

Je termine en insistant sur ce dernier point. Pour pouvoir transmettre ce désir d'apprendre, il faut effectivement que l'adulte soit crédible. Si hier on pouvait fonder l'autorité sur le statut, je crois qu’aujourd'hui, on ne peut fonder l'autorité que sur la crédibilité de celui qui en est le porteur. J'entends beaucoup parler d'une crise de l'autorité dans mon pays. Je ne pense pas qu'il y a une crise d'autorité. Il y a une crise de crédibilité des porteurs d'autorité. Et c'est vrai dans le monde du politique avec toutes ces promesses non tenues car intenables. On sait aussi combien effectivement dans le monde de l'Eglise cette question des abus sexuels a pu miner la crédibilité de ses agents auprès de bon nombre de nos concitoyens. Donc Jean Bosco insistait sur le fait que si vous voulez aider le jeune dans ce système d'apprentissage, encore faut-il que vous soyez perçu comme crédible à ses yeux. »

Marc est responsable au sein du Centre catholique international de coopération avec l'UNESCO. Et il a fait écho à un certain nombre de travaux qui sont réalisés au sein de cette instance autour des questions du numérique et de l'usage du numérique.

 

« L'intelligence artificielle vient des années 50 où l’on s'est demandé : est-ce qu'une machine pourra reproduire le cerveau humain pour imaginer, pour effectuer le travail, plus globalement pour l’imiter ? Et ensuite, il y a eu tout le développement informatique avec des logiciels d'accumulation de données et on en est arrivé à ce qu'on appelle la science des données parce que des données, il y en a qui sont bonnes, il y en a qui sont fausses, il y en a qui sont justes, il y en a qui sont vraies, et donc il faut parvenir à les traiter. Et donc on a développé des programmes informatiques pour accumuler les données et pour ensuite les traiter.

 

On est ensuite passé à une étape, qu'on appelle le « machine learning » en anglais. Learning, c'est l'apprentissage, donc machine learning, c’est l’apprentissage des machines ou comment apprendre aux machines à apprendre. Et là on a pu avoir ou donner le sentiment que les machines deviennent humaines. En fait pour bien caler les choses, parce que c'est important dans la réflexion, cela fonctionne avec des algorithmes et des programmes fondés sur des probabilités. Par exemple, si vous posez la question à une machine, est-ce que le soleil va se lever demain ? Le premier jour, elle répond qu’il y a 50 % de chance qu’il se lève demain ou 50 % qu’il ne va pas se lever. Au jour 2, le lendemain, elle va intégrer qu’il s'est levé le premier jour. Donc la probabilité, elle, va passer à 66 % et puis au bout d'une semaine, elle passe à 85 % et puis au bout d'un an, elle est à 99,7 %. Le machines learning, ce qu'on appelle l'apprentissage des machines, fonctionne ainsi. Donc ce n’est pas quelque chose de juste, c'est de la probabilité. Et vous pouvez accélérer le phénomène, si vous pouvez rentrer toutes les données quotidiennes du lever du soleil sur 10 ans, vous allez avoir immédiatement une probabilité très proche de 100 %. La machine ne devient pas intelligente, elle calcule des probabilités.

 

Après cette première étape, on a « appris » aux machines - entre guillemets - à reconnaître par exemple des formes avec des photos de chats, grâce à ce qu’on appelle l'apprentissage renforcé ou profond, c’est à dire le « deep learning ». Ce n’est pas la dernière étape, mais on apprend d’abord à la machine à reconnaître les oreilles, les yeux, les moustaches. Je dirais qu’on reproduit une séparation des tâches, puis elle reconnaît des chats et elle fait la différence entre un chat et un rhinocéros. En fait, on lui montre des photos, on lui dit "ça c'est un chat, ça c'est autre chose qu'un chat ou un rhinocéros." Voilà comment cela fonctionne, toujours sur la base de probabilité.

 

Enfin, nous sommes aujourd’hui à la dernière étape, avec des logiciels comme ChatGPT, dont on parle tous les jours. Il s’agit d'intelligence artificielle, qu'on appelle générative, mais c'est un petit peu différent. Elle est dite générative, car dans ce cas, on va produire de la donnée nouvelle à partir des données qui ont été rentrées dans les machines. En gros, le saut qualitatif qui a été fait est de combiner l’apprentissage machine avec l’utilisation du langage, obtenu par une modélisation du langage humain et de la langue. Dans toutes les langues, il y a trois registres fondamentaux : le registre lexical, c’est-à-dire des mots, des verbes, des noms, etc. ; de la syntaxe avec par exemples des coordinations (mais, où, et, donc, or, ni car) ; et puis la registre de la sémantique, c'est-à-dire du sens. Par exemple, cette pièce est bien isolée ; mais vous voyez que l’isolation peut être électrique, phonique ou encore thermique, on peut aussi dire que des personnes sont isolées. Le mot « isolé », la machine ne le comprend pas et ne distingue pas les différents sens. Aujourd’hui, l'intelligence artificielle générative, avec Chat GBT et les logiciels concurrents, est fondée sur les deux premiers registres, lexical et syntaxique.

 

Et donc, on a des logiciels qui ont développé une certaine maîtrise de la langue sans en maîtriser le sens. Il est aujourd’hui possible de traduire 250 langues, quasiment toutes les langues, même les langues vernaculaires. On a donc permis aux machines de pouvoir dialoguer entre elles ou avec des personnes en maîtrisant le langage. C'est ça ce qui se passe aujourd'hui et cela permet de s'affranchir de la barrière du langage pour que les machines fonctionnent. Mais attention cela reste probabiliste. C'est-à-dire qu’on rentre dans la machine des données lexicales et de syntaxe qui fait qu’elle « sait » que SUIS va souvent, même presque toujours, avec JE. C'est fondé sur ces calculs de probabilité, ce n'est pas de la connaissance, ce n'est pas un savoir de la machine. Elle n'est pas intelligente en ce sens-là, simplement elle reproduit des schémas lexicaux et syntaxiques sur la base de règles de probabilité.

 

Arrivé à ce point, il faut regarder les conséquences économiques en matière de données. Ce que je viens de vous dire sur l'apprentissage des machines, la reconnaissance d’image de chats, etc., ce sont des données, à une dimension avec 10 à 12 paramètres. Le langage, la maîtrise du langage et de l'échange, c'est de l'ordre de 100 dimensions, avec plusieurs milliards de paramètres, avec des systèmes extrêmement puissants qui accumulent et font des calculs de probabilité pour fournir des réponses et aligner des mots en phrase. L’utilisation de cet ersatz de langage consomme des données plusieurs centaines de milliards de fois plus nombreuses. Il y a un impact énergétique et économique considérable, je le mentionne parce que cela résonne avec ce qu'a dit Jean-Marie sur la similitude entre notre époque et celle de Don Bosco.

 

Dans l'histoire humaine, de l’an zéro jusqu’à la révolution industrielle, vers 1750, la production de richesse s’élevait à 500 dollars ou 500 € par personne et par an, ce qui correspond à peu près aux 2 dollars par jour du seuil de pauvreté d’aujourd’hui. Jusqu'au 18e siècle, l'humanité a a produit les richesses qui permettaient de financer la croissance démographique, tout en restant à un niveau de production de richesse par personne et par année à peu près le même. Avec la révolution industrielle, on passe brutalement à 5000 dollars, ou 5000 € par an et par personne. Ce qui a permis de construire des beaux bâtiments, Bernard me le faisait remarquer hier, comme celui dans lequel nous sommes. Il a été construit avec la richesse des industriels du Nord qui ont bâti quelque chose qui est devenu l'Institut Catholique de Lille.

 

Aujourd'hui, avec la révolution servicielle qui est une nouvelle révolution et avec finalement une forme d'appropriation du langage humain par les machines, on est en train de passer de 5000 € par an et par personne à 50.000 € par an et par personne. C'est à dire qu'on multiplie par 10. Nous allons donc constater des créations de richesse colossales. Et qui dit création brutale de richesses dit aussi croissance des inégalités et se pose la question donc de manière beaucoup plus violente pour les jeunes. Qu'est-ce que je vais devenir moi dans le monde qui m'est présenté ?

 

L'autre élément c'est la crise environnementale. Si vous passez d'un système de 10 à 12 paramètres pour faire de la reconnaissance faciale, à un système de maîtrise du langage et d'échange de données à l'échelle internationale sur des milliards de paramètres à 100 dimensions, vous avez une consommation énergétique considérable. Cela génère aujourd'hui de la dépense énergétique et un coût environnemental très fort. C’est aussi pour cela qu’à l'échelle mondiale, on est en train de se battre sur les ressources naturelles et que par exemple l'État français décide de construire des data center, en région Nord notamment, parce que le pays a beaucoup d'énergie nucléaire pour alimenter ses outils. Tout cela a des conséquences environnementales.

 

Je vais maintenant aborder les usages et puis je terminerai sur les conséquences qu'on peut imaginer en matière d'éducation. Il y a des usages tout à fait nouveaux en médecine puisque, si vous pouvez faire reconnaître à la machine des chats, vous pouvez aussi lui faire reconnaître des cancers de la peau, analyser des radios et détecter des cancers et des tumeurs. Ce sont des tâches pour lesquelles la machine est entraînée toujours par un système de probabilité. La machine ne sait pas ce qu'elle fait. Elle n'est pas intelligente mais elle arrive à détecter des tumeurs que des professionnels ne voient pas forcément. C'est à dire que la machine devient plus performante que l'œil humain. Cela est de plus en plus utilisé en médecine. Et c'est là qu'il faut faire attention à ce que l'on fait. Car si vous cumulez ces outils avec du dialogue, vous allez avoir des forums, des sites internet où vous pourrez aller chercher de l'information mais dialoguer avec des personnes qui sont plus ou moins compétentes sur ce que vous avez comme maladie, sur ce qu'il faut faire, sur quel traitement ils vont prendre, etc. Vous avez aussi des logiciels type ChatGPT, qui conversent sur des questions de santé avec des données que vous apporterez ; la machine vous répondra à partir de tout le stock de données qu'elle a récupéré, vous avez telle malade. Voilà pour la médecine.

 

Je vous ai parlé de la maîtrise des langues, nous avons des systèmes presque de traduction simultanée. Alors, ce n'est pas encore aussi performant qu'un traducteur assermenté, mais si vous avez un livre à traduire, vous pouvez faire une première passe avec de l'intelligence artificielle, puis faire relire par des gens qui maîtrisent la langue. Je m’arrête là. Des choses vont aussi changer dans l'entreprise. Il faut comprendre qu’il y a eu 1 million d'utilisateurs de ChatGPT 10 jours après que le logiciel a été sorti sur le marché. Facebook, il avait fallu 10 mois. Donc, le public a très vite compris l'intérêt qu'il pouvait avoir de pouvoir utiliser une machine qui « comprend » ou plutôt qui utilise le langage humain.

 

Alors maintenant, si on regarde les risques, le risque principal c'est de décourager un peu d'apprendre. Par exemple, ma belle- fille est en France depuis 15 ans et demi, elle a 22 ans. À cet âge-là, en principe, ce n'est pas un problème d'apprendre une langue étrangère. Mais elle ne maîtrise toujours pas le français parce qu'elle utilise en permanence le système de traduction instantanée de Google toujours plus performante. On parle d'IA générative parce que les nouveaux outils génèrent des données mais on peut aussi parler d’IA dégénérative. Un article publié dans le Canard enchaîné parlait d'une intelligence artificielle qui produisait de la connerie naturelle. Le CCIC a fait intervenir un chercheur de Bordeaux qui a montré que les élèves qui ont à leur disposition des outils d'intelligence artificielle, développent finalement moins leurs compétences que ceux qui n'en ont pas. Dans certains pays développés, on peut développer moins de compétences que dans des pays plus démunis.

 

D’autre part, l'intelligence artificielle commet des erreurs. Un résultat acquis avec l'intelligence artificielle ne doit pas être pris pour argent comptant, il faut pouvoir le critiquer. J’ai pris l'exemple des analyses de radios en médecine. Aujourd'hui, l'intelligence artificielle est devenue très performante mais elle peut faire des erreurs. La règle aujourd’hui, c'est qu’il y a un médecin qui signe pour valider la radio. On constate que les médecins qui sont expérimentés, regardent d'abord la radio, puis demandent à l'intelligence artificielle si elle a vu autre chose et puis ils valident si elle a vu la même chose. Mais les jeunes radiologues qui n’ont pas tout à fait la compétence, ont tendance à faire intervenir directement l'intelligence artificielle et à signer le résultat donné. C'est-à-dire qu'ils développent moins leurs compétences et peuvent valider des erreurs. Récemment, un cabinet d'avocat a intenté un procès à Samsung, parce que ce cabinet intervenait pour entreprise et a rendu un avis juridique sur un problème donné, qui s'est appuyé sur des fausses données juridiques. Le cabinet a conduit une défense juridique défaillante en utilisant des arrêts juridiques internationaux qui étaient faux, que la machine lui avait proposés.

 

La déshumanisation est aussi un risque. Les systèmes d'agent conversationnel en matière de santé sont devenus aussi empathiques en termes d’émotions que ce que peut faire un médecin. C'est-à-dire que si vous êtes dans un dialogue avec une machine, elle va vous dire "Ah oui, c'est vrai, vous avez cette maladie, ce n'est pas drôle, je vous souhaite bon courage, etc.." C'est déjà intégré maintenant dans les logiciels. Le médecin, qui, lui, n'a pas le temps et répond : "Effectivement vous avez ça, ce n'est pas grave, on va s'en occuper." Mais qui répond en 5 lignes alors que ChatGPT vous avait fait 15 lignes, et bien rapidement les personnes vont penser que le système d'intelligence artificielle est plus humain que le professionnel de santé. Il y a aussi un enjeu de déshumanisation dans l'entreprise, qui impacte la performance. Sur les tâches de gestion, il se produit quelque chose qui a été déjà constaté avec l’informatique. Robert Solow avait mis en évidence à la fin des années 80 la baisse de la productivité qui accompagnait les investissements en ordinateurs : « je vois bien les investissements informatiques en coût, je ne les vois pas en productivité ». C'est ce qui se passe avec l'intelligence artificielle aujourd'hui, où seulement 10 à 20 % des investissements en intelligence artificielle permettent de la productivité. Si par exemple vous prenez un hôpital, vous avez presque 45 % des budgets d'investissement de l'hôpital dans du matériel informatique. Mais en fait cela détourne les infirmières et les soignants du contact avec les malades. Donc finalement vous avez moins de productivité au final, le personnel soignant passe son temps à remplir des tableaux Excel. Il y a donc un enjeu à ce que l’IA soit mise au service des travailleurs et de leur productivité.

 

Enfin, deux derniers aspects. Il y a quand même un sujet qui est de savoir si ce qu'on fait avec l'intelligence artificielle est utile. L’IA peut être très rentable mais également totalement inutile et même un peu un peu débile. Vous avez des logiciels maintenant et des robots qui vous permettent de dialoguer avec les morts : vous avez votre grand-mère ou votre compagnon qui est décédé, et bien on rentre les données de toute sa vie et puis vous pouvez vous connecter avec ce robot plusieurs minutes par jour, voire plusieurs heures si vous n’avez rien d'autre à faire et beaucoup d'argent. Vous dialoguez avec la grand-mère ce qu'elle vit aujourd'hui, ce qu’elle pense de tel sujet, …  Est-ce utile compte tenu des enjeux écologiques ? est-ce acceptable. Dernière chose, la confidentialité. Maintenant avec les systèmes d’IA, on fait de l'apprentissage en permanence, on crée de la donnée et ces données-là, nouvelles, par exemple les radios analysées, s’ajoutent à toutes les données accumulées, s'il y a pas de de précautions qui sont prises. Tout revient sur le marché international de la donnée. On cite l'exemple d'une étudiante qui qui avait passé un diplôme en informatique et qui estimait qu'elle avait été mal notée. Elle est allée voir sur internet, elle a utilisé logiciel type ChatGPT, fait un prompt adapté (posé les bonnes questions), pour savoir pourquoi elle n’avait pas eu une note correcte, … et elle a retrouvé sa copie, avec son nom. Alors, elle est allée voir le professeur en disant « en fait, vous avez corrigé les copies avec l'intelligence artificielle puisque vous avez rentré les copies sur internet. C'est quand même un problème parce que d'abord la note n’est pas bonne. En plus, elle est accessible sur internet avec mon nom. Donc je vais vous faire un procès, peut-être même à l'école, à moins que vous me remontiez la note ». Alors, le professeur a dit : « j'ai peut-être été un peu sévère, je vais vous remonter la note. » Voilà, c’est un exemple des problèmes de confidentialité qui se posent quand vous utilisez un logiciel d’IA et que tout se retrouvesur le net.

 

En conclusion, je voudrais donner la parole à Socrate, philosophe grec, qui se battait en son temps contre l'écriture. « En effet, disait-il, cet art produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront appris, parce qu’ils cesseront d'exercer leur mémoire : mettant en effet leur confiance dans l'écrit, c’est du dehors grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans grâce à eux-mêmes, qu’ils feront acte de remémoration. Ce n'est donc pas de la mémoire mais de la remémoration dont on a trouvé le remède.(…) Par conséquent, celui qui se figure avoir laissé derrière lui en de caractères écrits les règles d'un art et celui qui, de son côté, recueille ses règles en croyant que des caractères d'écriture sortira du certain et du solide, ces gens-là sont tous remplis de naïveté et méconnaissent à coup sûr l'oracle d'Amon, comme tout un chacun qui croit que les discours écrits sont quelque chose de plus qu'un moyen de rappeler, à celui qui les connaît déjà, les choses traitées dans cet écrit. » C'est-à-dire que Socrate dit qu’en fait l'écriture n'a de sens que si on y a travaillé le sujet, qui si on y a réfléchi, que si ce qu’on écrit fait partie d’une expérience personnelle. Eh bien, je crois que c'est une bonne façon d'aborder l'intelligence artificielle. Utiliser les outils de l'intelligence artificielle, va devenir nécessaire, mais on doit l'intégrer dans ce qui est une notre part d'humanité.

 

Socrate parle aussi du discours « qui, transmettant un savoir, s'écrit dans l'âme de l'homme qui apprend. Celui qui est capable de se défendre tout seul. Celui qui sait devant qui il faut parler et devant qui il faut se taire, (…) du discours de celui qui sait, discours du vivant et doté d'une âme. Ce discours dont en toute justice, on pourrait dire que le discours écrit est qu'en quelque sorte une image. » Et moi, je me faisais la réflexion que l'Évangile est aussi un écrit, mais qu'il s’agit de faire dialoguer avec la vie d'aujourd'hui et c'est toute la pédagogie de l’ACI. En ce sens, je pense que c’est là, le meilleur antidote contre les risques de l'IA, pas de l'IA en tant que tel parce que l'IA a beaucoup d'avantages. Le fait de prendre le résultat de l'IA et de le faire entrer en dialogue avec ce qu'on sait déjà, on augmente alors ses compétences et on est en dialogue avec son âme. »

Karine Bugeja, directrice générale de Lille Avenir, association qui anime la mission locale et la maison de l'emploi. Et elle aura l'occasion, d’évoquer le réseau d'écoles qui s'appelle Être, qui prépare à la transition écologique, comment, effectivement, cet enjeu que j'ai signalé tout à l'heure doit être pris en compte pour nous-mêmes, pour les autres et la valeur de transmission.

 

« Je suis une alliée du mouvement ATD Quart Monde depuis plus de 15 ans. Au cas où certains ne connaîtraient pas, il s’agit d’un mouvement engagé dans la lutte pour l'éradication de la misère, en travaillant avec les savoirs et l'expérience de ceux qui la vivent ou qui l'ont vécu, en alliance avec des personnes qui ne l'ont pas vécu. Je suis rentrée à ATD Quart Monde sur les questions d'école, profondément convaincue qu'on ne peut transformer la société en bien que si tous les enfants réussissent à l'école et réussissent dans le sens où ils peuvent en sortant de l'école prendre leur place entière dans la société. Et donc, j'ai travaillé longtemps sur les questions d'école. Je continuais à avoir cette conviction. J'ai renoncé à voir cette transformation de l'école de mon vivant. Donc, je suis passée sur les questions d'insertion socio-professionnelle. C’est-à-dire vers ceux pour qui ça n'a pas marché l'école et de travailler après parce qu'il n’y a pas, Dieu merci, que l'école. J’ai notamment travaillé sur le dispositif « Territoire zéro chômeur de longue durée ». C’est une expérimentation qui a démarré à ATD Quart Monde et qui est maintenant une loi. On a sur le territoire de la métropole lilloise un territoire zéro chômeur de longue durée depuis 2016 à Loos et à Tourcoing. La ville de Lille avait l'ambition de créer aussi son territoire zéro chômeur de longue durée en 2023. C'est comme cela que je suis devenue en 2019 directrice de ce qui est maintenant Lille Avenir, qui porte la maison de l'emploi et la mission locale de Lille. La maison de l'emploi avait préfiguré le territoire zéro chômeur de longue durée de Lille.

 

Je vais davantage vous parler des jeunes, donc du côté mission locale. Nous accompagnons 6000 jeunes par an à Lille. De tout profil, on a évidemment des jeunes qui ont décroché dès le collège. On ne peut les accueillir qu'à partir de 16 ans, mais parfois ça fait déjà 2 ou 3 ans qu'ils ne vont plus beaucoup au collège ou plus du tout. Mais aussi des jeunes qui interrompent leurs études à la fac parce qu’ils n'y trouvent pas leur compte et que cela ne leur correspond pas. Leur point qui commun, s'ils viennent nous voir, est qu'ils manquent de confiance en eux. Cela c'est vraiment le point commun. On a des jeunes de bac + 5 qui arrivent chez nous. S'ils sont chez nous, c'est qu'ils manquent de confiance en eux. C'est qu'ils se disent que quelque chose dans la société leur a dit qu’ils n’allaient pas être capables de trouver par eux-mêmes. Et ils passent la porte de chez nous. Il y a un peu un côté « si je dois aller dans la mission locale, c'est que je suis vraiment nulle ».  Donc il s’agit quand même de faire remonter tout ça.

 

L'autre chose qu'ils ont souvent en commun, c'est qu'ils ont tous - et c'est un moteur - envie de contribuer. Alors s'ils sont venus chez nous, c'est qu'ils ont envie de bouger. Sinon, ils sont enfermés dans leur chambre et il y en a beaucoup dans ce cas. Et nous, quand on a écrit notre raison d'être, on a dit que justement nous croyons que chacun peut contribuer au développement de notre territoire. C'est notre conviction, celle de toutes les équipes. Ce qui est intéressant, c'est que c'est très français cette question de comment contribuer pour les jeunes. Il y a une étude qui a été faite auprès des jeunes en Europe, leur demandant s'ils pensent qu'ils ont l'occasion de montrer ce dont ils sont capables. En moyenne, les jeunes en Europe sont 60 % à considérer que oui, ils ont l'opportunité de montrer ce dont ils sont capables. Le seul pays où moins de 50 % des jeunes pensent qu'ils ont cette opportunité, c'est la France. Et le décrochage entre les Français avec les précédents est de 20 points. C’est-à-dire que les 60 % en fait, c'est la France qui tire ce résultat vers le bas. Par exemple, en Suède, 95 % des jeunes répondent oui. Ils ne comprennent même pas la question en fait. C'est une évidence qu'ils ont l'occasion de montrer ce dont ils sont capables. En France, c'est 45 % seulement. C'est vraiment peu. Nous sommes partis de là pour se dire que notre boulot est de créer des opportunités d'expérience pour que les jeunes puissent montrer ce dont ils sont capables et qu'ils apprennent en même temps. On ne leur dit jamais « on va vous apprendre des trucs et vous pourrez faire ». C'est plutôt « venez faire et vous allez apprendre en même temps ». Mais c'est d'abord faire et montrer ce dont vous êtes capable.

 

On a pas mal de programmes différents parce qu’une autre de nos convictions, c'est le principe de libre adhésion. Alors même si on est service public de l'emploi, avec de plus en plus de contraintes, on garde ce principe de libre adhésion, en tout cas dans les parcours. Par exemple, je vous donne quelques exemples de programmes avant de vous parler de celui de l'école. Nous avons pour des mineurs un programme qui s'appelle génération engagée. Ce sont des mineurs de 16 à 18 ans, scolarisés ou à risque de de décrochage scolaire, repérés par l'éducation nationale car nous n'allons vraiment presque plus dans le lycée. Et là on leur propose, comme l'indique le terme engagé, d'avoir des actions bénévoles dans des associations. Donc on a un panel d'associations qui sont partenaires avec nous, où ils peuvent aller faire du bénévolat. A plusieurs, c'est toujours à plusieurs, encadré par les bénévoles. Ils ont aussi des temps dans des lycées avec des profs volontaires pour avoir une pédagogie un peu pas de côté ; les profs s'appuient en fait sur le bénévolat qu'ils font et toujours dans le : « ils font le bénévolat, ils se rendent compte que, bah, c'est quand même pas mal, voilà je fais de la distribution alimentaire, c'est bien d'avoir un fait un comptage et donc je travaille mes maths et ainsi de suite … ». Et, ça fonctionne bien.

 

On a un programme aussi qui est ponctuel et qui s'appelle « Just make it, où on propose à des jeunes de venir créer un événement pour eux-mêmes et d'autres jeunes. C'est la consigne. Voilà, ça doit parler à d'autres jeunes. Alors selon les années, on leur donne un thème. L'année dernière, on avait donné le thème du sport, c’étaient les JO. Et ce qui est ce qui est assez bluffant, c'est qu’on leur fournit les outils à la demande. C'est à dire qu’on leur dit : « voilà, on peut vous montrer comment fait, on peut vous apprendre comment on fait de la gestion de projet. On peut, si vous le souhaitez, vous aider à rencontrer d'autres gens qui font de l'événementiel et qui pourront vous filer un coup de main. Il va falloir que vous gériez un budget ». On leur donne un budget. Donc on leur donne une petite enveloppe. Ils peuvent aller faire des actions pour avoir plus d'argent que l'enveloppe qu'on leur donne. « Il va peut-être falloir que vous arriviez à faire la gestion de ce budget. Donc si vous avez besoin, il y a un financier qui pourra vous expliquer ». Et pour vous donner une idée, la première année, ils ont monté un festival de musique d'une après-midi entière de plein air, multi style. Ils ont fait ça en 2 mois, c'était de qualité professionnelle et ils ont équilibré le budget à 100 € près. Ils avaient vraiment réussi à trouver des professionnels pour les aider, etc. L'année dernière sur le sport, c'est de même, ils ont dit : "ça ne peut pas être juste faire du sport, qu'est-ce que le sport amène à la santé ?" Et donc ils ont monté toute une série d'animations sportives, en invitant des associations de santé pour faire le lien entre sport et santé. Avec un mélange de jeunes certains n'ayant aucun diplôme et d'autres un petit peu plus capés mais on va rarement au-delà de bac+2. Voilà, ça ce sont quelques-uns de nos projets.

 

On a aussi, je rebondis sur ce que les autres disaient, un média citoyen de jeunes qui s'appelle Regard jeune, avec un journal papier, une web télé et donc un comité de rédaction tous les mois qui est animé par un service civique. On est dans le pair à pair. Y viennent y compris des jeunes qui n’osent pas écrire. Ça va être un autre qui écrit pendant que l'un parle. Il y a des jeunes qui dessinent, c'est un moyen pour eux de s'exprimer. Nous, on ne leur donne vraiment aucune consigne. Il y a une totale liberté sur le média. On relit juste à la fin, mais d’eux-mêmes, ils sont raisonnables, on va dire. Ils savent que nous sommes une institution publique, donc il n’y a jamais de critique politique virulente. En revanche, le thème de l'écologie ressort très souvent le thème des droits de l'homme ressort très souvent, le thème de l'inclusion, du handicap, et en fait, c'est vraiment pour nous une façon de savoir ce qui les intéresse et pour eux de s'exprimer de pairs à pairs. Là aussi, s'ils ont besoin, ils peuvent s'appuyer sur à des parrains journalistes qui peuvent les aider mais sur demande, et généralement ils le font. Souvent, ils demandent : est-ce que vous pouvez relire ? Est-ce que vous pouvez me dire si ma langue est bonne ? Et c’est la même chose sur la WebTV, ils apprennent à monter et comme ils se rendent compte que, quand même, apprendre à monter c'est un peu technique, il nous il demande à avoir des petites formations sur le sujet. Donc l'apprentissage est toujours au service du projet, en fait. Du coup, ils aiment apprendre parce qu’ils voient bien que c'est utile et donc ces apprentissages.

 

Quand on a on s'est rendu compte de tout ça, on s’est dit qu'il y avait quelque chose à faire autour de l'écologie. Pourquoi on a pensé à ça ? D'une part parce qu’on est aussi maison de l'emploi et qu’une de nos missions, c’est de travailler sur la gestion prévisionnelle des emplois et compétences du territoire, et clairement on a besoin de compétences sur les territoires pour réussir la transition écologique. On avait fait une étude où on disait qu’on a besoin de compétences pour végétaliser, pour développer les énergies renouvelables, pour avoir des bâtiments durables, et notamment qu’on a un gros besoin pour la rénovation énergétique sur le territoire, pour l'alimentation durable, pour tout ce qui est réparation, réemploi, recyclage, « up cycling » et pour toutes les mobilités durables. Donc il y a du boulot, on sait qu'il y a du boulot et qu’il y a besoin de compétence pour cela.

 

Par ailleurs, dans territoire zéro chômeur, le principe c'est que les volontaires chômeurs de longue durée construisent les activités sur lesquelles ils veulent travailler. L'immense majorité voulaient travailler sur des activités qui sont autour des enjeux du développement durable. On s'est dit si c'est vrai pour des chômeurs de longue durée, allons poser la question à des jeunes et clairement ça les intéresse, pas tous mais beaucoup. Et ce qu'ils disent aussi, c'est « oui, on veut bien apprendre mais on veut que ce soit concret ». Donc on a cherché une pédagogie et on s'est rapproché du réseau des écoles ÊTRE, Ecoles de la TRansition Ecologique. La première école ÊTRE a été fondée à Lahage, à côté de Toulouse par Frédéric Matis qui est ingénieur de formation, qui a grandi à la campagne et qui a eu cette envie de faire des écocitoyens, de développer des compétences pour réussir la transition écologique, pour des jeunes très éloignés de l’emploi. A Lahage, ce sont des jeunes parfois qui viennent de Toulouse, des quartiers prioritaires de Toulouse, qu’ils vont chercher en bus et qui viennent faire ça. Et donc nous, cette pédagogie-là, nous a bien parlé et on a créé l'école ÊTRE de la métropole lilloise.

 

Dans l'école ÊTRE en fait, on a deux formats de session. Alors moi je ne dis pas formation parce qu'on n'est pas un organisme de formation, mais il y a des sessions dites de remobilisation, qui sont en fait, de la découverte des métiers de la transition écologique, où sur 10 jours, soit d'une traite sur deux semaines, soit 10 jours étalé sur un mois. On alterne de manière à ce qu’en fonction des contraintes et des capacités des jeunes, ils puissent s'inscrire dans l'un ou dans l'autre. Ils vont découvrir cinq, six métiers différents de la transition écologique. Et quand on dit découvrir, c'est-à-dire qu'ils vont aller travailler avec des gens qui pratiquent. Les formateurs sont des travailleurs ou des personnes engagées dans ces métiers-là. Et donc en forêt sur la sylviculture, sur du maraichage urbain, sur un chantier de rénovation énergétique, sur de l'alimentation durable aussi, la transformation alimentaire artisanale sur des champignonnières. Enfin voilà un panel, on a pas mal de partenaires qui travaillent avec nous sur ces sujets-là. Et puis on leur propose aussi un fil rouge, un projet, où ils vont, en fait, utiliser ce qu'ils apprennent. Il se trouve qu’à notre siège, on avait un espace, j'allais dire un espace vert, on avait un espace extérieur dont on ne faisait absolument rien. L'équipe qui travaille sur l’école ÊTRE m'a demandé : « Est-ce qu'on peut utiliser cet espace extérieur ? -Bah, allez-y, un espace extérieur qui est moche et vide. Si vous voulez en faire quelque chose, très bien ». En cas de session, on a un jardin partagé avec une partie jardin japonais, un composteur, des tables et des chaises, tout ça a été fait en bois recyclé et tout ça, ce sont des jeunes des promos ÊTRE qui ont fait ça. Et ce qui est assez amusant, il y a une des promos qui a fait des bacs de de culture d'herbe aromatique et un des jeunes qui était là, s’est dit : « mais ça risque d'être attaqué par les oiseaux » et du coup ils sont revenus après leur session, ils ont fabriqué d'eux-mêmes, en se débrouillant pour trouver le matériel, un épouvantail pour mettre dans le jardin. Et donc ça ce sont les premières sessions, les sessions de mobilisation, découverte des métiers. Tous ne sortent pas en disant "Oui, je vais en faire un mon métier." Mais tous disent "J'ai compris les enjeux écologique". Ils se sont outillés aussi, parce que toujours sur le même cycle, ils font, puis on attend de voir s'ils posent des questions et ils posent des questions. Et typiquement, l'équipe interne s’est beaucoup formée parce qu'ils ont des questions très pointues. Pourquoi le CO2, c'est un problème ? OK. Alors oui, c'est vrai, tout le monde dit que le CO2 c'est un problème. Pourquoi ? Et puis, en fait là il y a tel bouquin et il y en a un qui dit "Moi je vais le lire, ça m'intéresse" et puis qui explique aux autres. Donc on est vraiment sur cette pédagogie partagée par le faire et par « je vais chercher l'information dont j'ai besoin, je la partage aux autres si ça les intéresse ». Et on est quand même à 60 % de jeunes qui continuent un parcours ensuite vers des métiers de la transition écologique.

 

Et donc on a le parcours suivant, une des options de parcours suivant, ce sont des sessions de préqualification. Donc ça, on le travaille avec des organismes de formation. Donc là, c'est plus long, c'est 3 à 4 mois selon les parcours où ils vont se préqualifier sur deux métiers. Deux parce qu’ils peuvent se tromper. Donc on dit, voilà comme ça tu vois deux choses. Et ça, ce qui est très intéressant c'est que ça croise aussi les enjeux écologiques quand on est à la fois sur une préqualification qui est à la fois sur l'alimentation durable et sur les énergies renouvelables. Du coup, on se pose des questions sur les implications énergétiques dans l'alimentation. C'est une vertu pédagogique et puis parfois ceux qui rentrent en disant : « moi, ce qui m'intéresse, c'est l'alimentation durable - on a moins de candidats sur les énergies renouvelables en spontané - ils se rendent compte en fait, en faisant, en approfondissant le sujet, en rencontrant des professionnels, que ça les intéresse, ils bifurquent et à la fin ils rentrent en formation qualifiante sur les énergies renouvelables.

 

Du coup, ce qu'on a appris de ce qui marche en termes de pédagogie pour ces jeunes pour lesquels la pédagogie de l'école n'a pas marché, c'est d'abord de partir de leurs envies. On est sur un principe de libre adhésion, on a une multitude de programmes, ils choisissent dans quoi ils veulent aller. On ne leur impose pas. En revanche, on suscite la curiosité. On démarre, OK, ça t'intéresse de cuisiner donc il y a l'alimentation durable. Tiens, regarde aussi l'énergie et puis ça permet de bifurquer. Le deuxième principe c'est faire. On commence par faire des choses et c’est parce qu'on fait, qu'on a besoin de bagage théorique académique et du coup on va apprendre parce qu'on a le plaisir de faire. Troisième principe, c'est de faire ensemble. Ce sont des collectifs qui vont faire fonctionner la pair-aidance. Ils se font plus confiance spontanément entre eux qu'aux adultes et les adultes se mettent à leur niveau. Chez nous, les conseillers ne sont pas en posture de sachant auprès des jeunes, ils sont en posture d'accompagnateur. Sur l’école ÊTRE, ce sont des professionnels, ce ne sont pas des formateurs. Dis-moi ce que je peux faire, je vais te montrer comment je fais. Tu as le droit de questionner ça parce que moi c'est ma pratique, mais c'est une pratique, ce n'est pas ce n'est pas un diplôme particulier. Et même nous, on a poussé le bouchon un peu plus loin parce que sur tous les métiers où c'est possible, les salariés qui viennent travailler avec eux, ce sont des salariés des entreprises à but d'emploi « territoire zéro chômeur de longue durée ». Donc des gens qui étaient au chômage, il n’y a pas si longtemps. Et qui leur montrent qu'en fait, OK, ouais j'ai été au chômage pendant 5 ans et puis là tu as vu, je suis en train de t'apprendre des choses. Donc là on voit les jeunes ils sont : « Ah ouais quand même ! ». Donc oui tout le monde est capable. Ça leur dit bien, tout le monde est capable dont eux. Outiller en fonction des besoins, on n'apporte jamais le la théorie dans le vide. On apporte de la théorie pour donner du sens aux consignes. Par exemple, les consignes de sécurité, quand ils font de la menuiserie, il y a quand même des principes de sécurité. Mais surtout laisser poser des questions, pas de jugement. Ça fait partie des grands principes. Donc il n’y a pas d'évaluation, il n’y a pas de note, c'est eux à la fin qui disent : « Vous avez vu, on a fait ça. On est vachement fiers. » Et puis la façon dont ils sont jugés, ça va être par exemple le média citoyen qui vient faire un article sur les jeunes de l'école ou sur ceux qui ont fait le festival de musique. Donc ce sont eux qui construisent leur propre fierté à avoir fait et leur propre jugement sur eux-mêmes. Parce que nous, le principal apprentissage qu'on veut qu'ils évoquent, c'est qu'ils apprennent à se connaître, qu'ils apprennent justement ce dont ils sont capables, ce qu'ils veulent faire, ce qu'ils peuvent faire, ce qu'ils peuvent apprendre pour continuer. Nous, on est des passeurs. Voilà, ils passent chez nous et l'idée c'est qu'ils puissent continuer à avancer.

 

Et puis dernier point, on s’est dit aussi c'est important d'avoir de beaux locaux. On est une mission locale. Ils ont tendance à penser que, voilà, c'est pour les cassos. Donc on a de très beaux locaux, pour leur montrer, nous, on vous considère comme des jeunes qui ont plein de potentiel et donc on vous donne les moyens de de faire les choses bien. »