Transformer — Action catholique des milieux indépendants (ACI)

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Serge Gougbémon, prêtre, picpucien, nous propose une réflexion sur l’espérance chrétienne à l’épreuve des transformations sociales.
Penser ensemble, c’est la force d’un mouvement, d’une collectivité.
A partir de nos références, comment pouvons-nous participer à la transformation du monde ?

L’espérance chrétienne à l’épreuve des transformations sociales

 

Avec l'intervention de :

  • Serge Gougbémon, Prêtre picpucien & Professeur de philosophie à la faculté catholique d'Angers

Il accompagne des jeunes ; il a fondé un centre scolaire, le Centre Damien Molokai, au Bénin ; il enseigne la philosophie en lien avec  la faculté catholique d’Angers. Il mène aussi sa réflexion en lien avec la doctrine sociale de l’Eglise. Il nous fait part d’un contexte mouvementé, qui nous bouscule.

Serge Gougbémon travaille avec Fred Poché de la Catho d’Angers, intervenant à l’Université d’été de l’ACI en 2024 sur la démocratie. Ensemble, ils viennent de publier « Dialogue pour un monde plus habitable » (Editions Kimé, 2025).

 

4 étapes guideront son intervention :

- Partir du monde : prendre acte des tensions, inquiétudes et des questions qui traversent la société, tâcher de les nommer, identifier ce qui pour nous est source d’angoisse dans la société - par des questions qui doivent rester ouvertes  mais aussi voir l’angoisse, l’ambiance anxiogène.

- Faire preuve d’une lucidité inquiète (Paul Ricoeur) qui peut anesthésier l’action ; d’où la nécessité d’une lucidité qui pousse à espérer (P.Ricoeur et H. Arendt).

- Mettre en place des ressources pour comprendre ce qui nous arrive, pour mettre en œuvre des mécanismes de résistance et d’action ; Dans la tradition chrétienne, il y a la Doctrine sociale de l’Eglise (Laudato Si) : à quelle conversion le pape nous invite ;

- Voir comment cela nous inscrit dans l’espérance et nous pousse à agir.

I. Partir du monde : Inquiétudes et tensions sociétales

Toute période est chargée de turbulences et d’incertitudes, ce qui peut engendrer un sentiment d’incompréhension ; cela peut conduire à la sidération ; mais ce sont aussi des occasions et des raisons de réviser notre façon de comprendre le monde, notre perception des réalités du monde, notre manière de pensée, notre rapport aux autres, à la création, l’environnement.

 

Les bouleversements que nous connaissons sont multidimensionnels ; ils concernent notre rapport à la nature. On ne sait plus ce qui relève de la nature. Qu’est-ce que la Loi naturelle ?

Le travail après le Covid pose des questions ; on ne sait plus, notamment quel est le statut du salariat. Les jeunes générations ne veulent plus travailler comme les anciennes.

Se pose de façon cruciale la question de l’identité : qui sommes-nous, à quelles frontières sommes-nous confrontés ? Y a-t-il encore une identité nationale ?

Qu’est-ce être chrétien aujourd’hui ? Les réponses sont divergentes, même dans l’Eglise, même chez les évêques. Le Président de la Conférence des Evêques de France n’est pas totalement clair vis à vis des jeunes. Il a peut-être pour l’instant aussi du mal à se positionner par rapport à cette question de l’identité.

Se pose également la question du temps : son accélération, les notions et perceptions du passé, du présent, de l’avenir. Les fins dernières, on ne sait plus les définir. Vis à vis du numérique et les espaces numériques, on peut être ici et ailleurs en même temps.

Un sondage réalisé par le journal « La Croix révèle que des jeunes sont attirés par des modèles autoritaires, par des personnalités comme Donald Trump et Vladimir Poutine (où l’on sent une réaffirmation de la force) ». 

Ce constat pose la question de la démocratie qui n’est plus reconnue comme une valeur universelle.

La culture : qu’est-ce que c’est ? Des lieux sont en crise, en transition…

Nous pouvons déplorer tout cela, mais cela ne nous avance pas !

Selon un philosophe tchèque, Jan Patockà, « la pensée surgit de la résistance » (quand les choses nous résiste) : on ressent la nécessité d’innover, de penser autrement, d’inventer un nouveau chemin.

 

1.Qu’est-ce qui dans le contexte actuel bouscule nos idées et nous incite à revisiter le regard que nous portons sur le monde en vue de comprendre ce qui nous arrive ?

De notre réponse dépend l’avenir du monde. L’incertitude crée un climat anxiogène, entretenu par une fragmentation, une « archipélisation » de la société. Nous constatons des déséquilibres internationaux, des tensions identitaires, des tensions entre générations, de la violence. La guerre est revenue en Europe, alors qu’on pensait qu’après la Seconde guerre mondiale, on en était sorti. On ne sait pas comment sortir de ce monde anxiogène. Nous sommes confrontés à un phénomène et à une inflation sécuritaire, aux contrôles, à de la peur, à des « ennemis » intérieurs.

On est aussi sommés de faire quelque chose au niveau du climat, avec, en toile de fond, la possibilité de la disparition de toute vie. Il y a aussi les traumatismes générés par le Covid en 2020 et ses suites.

Aujourd’hui l’idée d’espérance est jugée par certains erronée ; on a du mal à se dire qu’on va vers du plus, on pense aller vers le moins.

On parle depuis quelques années de collapsologie, c’est-à-dire des théories de l’effondrement.

L’arrivée du « tout numérique » a un corollaire négatif ; il a pour effet de réduire le champ et nos capacités d’imagination, les imaginaires individuels, de créer un phénomène d’enfermement identitaire.

Nous avons du mal à produire du commun ; la confusion culturelle « tout peut se dire et se montrer » brouille nos repères.

 

Ainsi, nous assistons à une triple évolution :

1 – une demande de sécurité de plus en plus forte, sur un fond de sentiment d’insécurité. Aucun politique ne peut s’en affranchir.

2 – des figures traditionnelles d’autorité discréditées, qui laissent la place à une méfiance généralisée. Nous vivons actuellement en France un moment politique particulier, en l’absence de gouvernement. « On prie pour le 1er ministre ». Sont en particulier discréditées les institutions (de tous types qui étaient chargées de sens) dont l’Église ; concernant cette dernière, le discrédit vient de l’intérieur et pas seulement de l’extérieur : on parle de « honte ».

3 – la transformation, voire l’évaporation de la conscience de classe : celle-ci permettait aux individus de se regrouper. Maintenant, cette transformation est complexe et s’y entremêlent des facteurs géographiques, générationnels, culturelles. Tout ce qui faisait communauté (corps intermédiaires, syndicats, …) est remplacé par autre chose. Le récit national, qui permettait de se regrouper en une même communauté, se voit questionner, critiquer ; il est remis en cause.

Des textes post-coloniaux questionnent.

Des maux s’entrechoquent : la blanchité, l’islamo-gauchisme, le racisme systématique, la cancel culture. La blanchité remplace la négritude ; on parle de colonisation inversée. Le blanc a peur. Il y a notamment une suprématie blanche, une racialisation, notamment aux USA. Cela fonctionne et cela mobilise. Le rapport à l’autre est particulièrement mis à l’épreuve ; il dresse un mur d’incompréhension ; il est à l’origine de souffrances.

2.Comment trouver sa place dans un monde ressenti comme hostile et inhospitalié ?

Actuellement, il y a une demande importante de reconnaissance au sein d’une société du mépris.

La question de la reconnaissance a pris le pas sur celle de la redistribution sociale.

3.Comment envisager la rencontre avec ceux qui ne partagent pas nos convictions et parfois choquent nos valeurs ?

Quelle place nous accordons aux traces du passé, aux traditions, à l’héritage cultuel et spirituel ?

Selon Eric Zemmour, leader d’extrême-droite qui se revendique du catholicisme, « la messe n’est pas dite »; il revendique de vivre dans une France où le christianisme existe. Sans les catholiques, il n’y a plus de France. Cette question mobilise politiquement. Des jeunes demandent que les prêtres soient en soutane. Tout cela questionne.

Il y a une part d’irréconciliable qui se renforce dans notre société : plusieurs récits cohabitent et notre société se bâtit sur la base de dissensus.

Bien ouvrir le regard sur la société dans laquelle nous sommes empêtrés et reconnaître tous ces éléments sont importants ; cela nous permet d’être d’accord sur nos désaccords.

II. D’une lucidité inquiète

Le livre « les hommes contre l’humain », écrit en 1951 par le philosophe Gabriel Marcel et préfacé par Paul Ricoeur, nous fait part d’une lucidité inquiète.

Il dépeint des tendances lourdes de la société ; Paul Ricoeur met en évidence un sentiment d’angoisse qui anesthésie toute démarche de réflexion, toute possibilité d’action.

Il présente deux attitudes possibles : celle de s’enfermer dans l’inaction ou celle d’imaginer de nouvelles façons d’agir, initier un nouveau commencement sur les ruines de ce qui tombe et un nouveau vivre-ensemble.

Dans cette transformation sociale, des choses tombent ; d’autres émergent.

Or la foi nous oblige, arrimée à l’espérance.

Résister contre le désespoir est une décision que chacun de nous peut prendre.

Il s’agit en même temps d’exiger de soi d’être lucide (regarder) et de prendre la décision volontaire de refuser le désespoir ; l’homme est un être tout à la fois capable et faible ; il est capable d’inventer, imaginer, inaugurer un nouveau monde, de nouvelles formes de résistance.

« Là où croit le péril, croit aussi ce qui sauve. » Holderlin (1770-1843)

III. De la lucidité : des raisons de résister - se convertir

La philosophe juive américaine d’origine allemande Hannah Arendt critique l’autoritarisme dans son livre Les origines du totalitarisme paru en 1951 ; elle analyse les caractéristiques de l’autoritarisme au niveau politique.

Elle nous donne des clés de compréhension pour les situations que nous connaissons maintenant, similaires à ce qu’elle a connu : comment débusquer le mal, la banalité du mal, la résistance à la radicalité du mal.


Il y a la croyance actuelle que tout est possible.

Des hommes puissants (Donald Trump, Elon Musk, Sam Atlman (inventeur de ChatGpt Open IA), Vincent Bolloré, ...) ont foi en leur omnipotence ; ils veulent rendre réels les narratifs (croyances) qui ont forgé leurs positions politiques, économiques, technologique ; ils sont capables de fabriquer l’opinion de masse, d’artificialiser la réalité, de modifier et déformer la vérité ; ils présentent une forme d’hubris. Ils peuvent faire croire que la terre est plate, que le paracétamol produit l’autisme, tels des « dieux » qui affirment des positions sans aucune possibilité par la suite de nier.
La conquête spatiale est une façon d’agir, du dehors, sur la planète ; elle permet d’envisager d’aller vivre ailleurs (sur d’autres planètes) sera possible.

Le nationalisme et le racisme sont des ripostes aux traditions et désirs d’égalité. Il suffit de trouver l’homme providentiel qui créée une fiction, tel Vladimir Poutine qui se prétend « gardien de la Russie ».

La croyance nouvelle que l’humanité peut être augmentée par l’homme-machine rend possible cette fiction. On constate une déconnexion entre ces idées et les réalités. C’est ainsi que l’on fabrique une idéologie (rendre réel une fiction). Ces thèses gagnent du terrain, les esprits. On parle alors de « post vérité », c’est-à-dire une vérité construite de toute pièce.

Ainsi nous nous trouvons confrontés à une « mentalité totalitaire », qui, selon Hannah Arendt, mobilise conscience et action au service de cette fiction. On est prêt à mourir pour un « chef », un « homme providentiel », un « dieu ». Le jugement et l’argument s’effondre. Il n’y a plus d’espaces séparés entre la sphère privée et la sphère publique. Il n’y a plus de jugement, de débat, de fait. Tout est construit au sein de la pensée et de la mentalité totalitaire. En cela, l’analyse de Hannah Arendt est applicable aujourd’hui.

Le totalitarisme s’est traduit concrètement par l’attitude d’Adolf Eichmann (un des responsables de la logistique de la « Solution finale » pendant la 2nde guerre mondiale) lors de son procès tenu à partir d'avril 1961 à Jérusalem ; il a été incapable de s’expliquer au-delà du fait qu’il a été, pendant la guerre, un homme ordinaire, un homme de devoir ; il a été payé pour faire son travail. Il était de « bonne foi » ; les conséquences morales de ses actes ne lui importaient pas. Il a démontré une incapacité à se justifier, à penser par lui-même ; il n’a fourni que des réponses stéréotypées.

Il y a comme une sorte d’impuissance et d’anesthésie de toute capacité de penser.

Devant cette banalité du mal, certains comme Adolf Eichmann sont devenus complices du mal.

Face à ce phénomène, nous avons encore la capacité et les moyens de résister, politiquement et intellectuellement.

 

Comment résister ?

 

 

Le grand enjeu qui se présente à nous maintenant est de sauver notre capacité :

-à dire non, parfois en en payant le prix ;  
-à penser par nous-mêmes ; c’est l’ultime rempart contre la barbarie.

Cette capacité et sa mise en œuvre sont rédemptrices, car elles nous font dire « non ».

 

Comment faire ? Nous retirer en nous-même (c’est notre lieu de résistance ultime) ; travailler nos cohérences et nos incohérences internes. Nous rendre capable de dire non ; la conscience individuelle selon Saint Augustin prend ici et maintenant tout son sens ; elle est au service de la volonté humaine à l’oeuvre.

 

Vis à vis du 7 octobre 2023, un ami musulman, philosophe de métier, lors d‘un dialogue avec lui, a considéré que la riposte par Israël sur la bande de Gaza était disproportionnée et barbare : il était en colère, parlait avec ses tripes.

 

Comment on en sort ? par la « Solidarité des Ebranlés » (Jan Patockà) : je ressens ce que ressens l’autre et deviens solidaire de l’autre ; notre humanité peut se rejoindre là ; nous pouvons refaire, refonder le monde à partir de notre ébranlement. Il s’agit d’une solidarité intégrative.

Cette solidarité est rédemptrice.

 

Se convertir

 

Vis à vis du fait que notre capacité de penser est cependant limitée, il y a un besoin de conversion ; et cela nous parle en tant que chrétien.

Au préalable, nous ne savons pas vers quel sens orienter notre action ; notre angoisse naît de l’incertitude du lendemain ; nous ne savons plus distinguer le vrai du faux ; nous avons le sentiment d’être manipulés ; nos repères sont ébranlés.

 

Nous pouvons nourrir notre imaginaire à partir des récits qui ont fondé notre humanité et dont nous héritons, comme l’encyclique du Pape François « Laudato si » ; ces récits peuvent inspirer une attitude nouvelle qui modifie notre rapport aux autres, à Dieu, au temps.

Nous sommes alors invités, en tant que baptisé et chrétien, à la conversion, à une conversion existentielle, écologique intégrale, à un travail de transformation ; cela nécessite un travail personnel sur soi.

Cette invitation oblige à relier ce qui parait séparé par l’accélération du monde, à modifier notre rapport à la terre, aux autres, à Dieu, au temps, soit ralentir ; l’écoute du temps de la terre, du temps des autres, du temps de Dieu nécessite un effort réel de ralentissement.

Ce ralentissement est la première exigence de la conversion.

Dans ce monde qui va vite, nous sommes soumis à des addictions multiples et collectives, à un égoïsme collectif, à une obsession consumériste ; nous avons là ce que nous pouvons appeler les « structures de péché », développée en particulier par le pape Jean-Paul II au cours de son pontificat. Cette soumission nous empêche de rechercher le bien à atteindre.

IV. L’espérance chrétienne : le moteur de la conversion écologique

En rupture avec cette soumission, il s’agit d’identifier un « bien » que nous souhaitons atteindre et qui nous oblige à des ralentissements, voire des ruptures.

Pour atteindre le bien, il faut des vertus ; selon Aristote, les vertus s’acquièrent à force de répétitions ; nous développons des habitudes à force d’exercice pour déprogrammer la structure du péché. Cela installe un nouveau style de vie et d’agir, qui passe entre autres, par une réduction ce que nous consommons.

Il y aussi une dimension communautaire, collective, se traduisant par la structure de la grâce, comme par exemple les équipes ACI ; ce type de structure permet d’identifier un bien à atteindre, à réaliser ; participent à cette dimension la communauté chrétienne, l’eucharistie, les sacrements. Cette structure de la grâce, par des lieux d’engagement, s’opposent aux structures du péché.

Ainsi nous n’œuvrons pas seulement pour nous même mais pour faire advenir un autre monde.

C’est là qu’intervient l’espérance, une vertu théologale : l'acte de la vertu d'espérance est de désirer Dieu en tant qu'un bien possible à atteindre avec l'aide divine.  

La lucidité de Hannah Arendt l’a conduit à un constat de désolation, suivi d’une nouvelle naissance.

La rédemption passe par une nouvelle naissance ; toute nouvelle naissance constitue une possibilité de recommencement. Les chrétiens ne sont pas seuls, la grâce travaille aussi. L’écologie, la mystique peut nous mobiliser.

En France, un grand nombre de lieux sont tenus par des bénévoles remplis d’espérance.

Dieu nous donne cette grâce d’espérer.

S’agit-il d’une espérance contemplative, anesthésiante ? Non, cette espérance chrétienne nous oblige de continuer à penser, à agir.

Un témoignage d’une sacristine l’illustre : « je ne sais pas si je vais continuer ; j’ai 92 ans ; je vais tenir jusqu’au bout. J’espère en la transmission ». Cela ne dépend plus d’elle.

Nous allons vers davantage de vie jusqu’à la mort. L’espérance chrétienne nous oblige à agir pour que la société change. Nous rendons ainsi visible ce qui est invisible.

Ce sont les prémices d’un monde nouveau ; le mieux est à venir et nous sommes les gardiens et les contributeurs de cet avenir.

Les pauvres nous enseignent l’espérance ; ce sont des maîtres en espérance ; ils espèrent contre toute attente, continuent à vivre, parce qu’ils espèrent encore quelque chose.

Avec une croyance, une foi présente sous un avenir possible, « tout est et devient possible ».

L’accompagnement aider à renforcer et stimuler l’inventivité, la capabilité de l’Humain à penser et agir ; ses potentialités peuvent ainsi être activées. C’est là qu’entrent en jeu la structure de la grâce et la dimension collective, en se prenant en charge les uns et les autres.

 

Serge Gougbémon avec Jean-François Petit, Aumônier national de l'ACI lors du Séminaire des équipes de territoires le 27.09.2025 à Issy-les-Moulineaux.

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