Solennisation de la dignité de l’homme : Magnifica Humanitas

Une encyclique est une lettre solennelle adressée par le pape à l’ensemble de l’Église ou des évêques, d’une région ou du monde.

Le Pape Léon XIV, par sa première lettre encyclique Magnifica humanitas inscrit son argumentaire dans le socle de la tradition (largement détaillée et enracinée dans l’histoire de la Doctrine Sociale de l’Eglise) et des écritures saintes, à travers les exemples de Néhémie (logique de co-responsabilité communautaire) et de Babel (logique individualiste au service de la toute puissance de l’homme soustrait de la présence de Dieu – orgueil). 

Lettre encyclique du Saint-Père Léon XIV Magnifica Humanitas (15 mai 2026)

Il grave dans le marbre et légitime une intervention des instances de la Chrétienté sur un sujet qui traite des conséquences et des mutations liées à l’utilisation de l’IA, dont la légitimité aurait pu poser question (puisque non évoquée littéralement dans les textes), si ce n’est du point anthropologique, de la dignité de l’homme. Il était très attendu sur cette question.

Il prend bien soin de ne pas condamner le progrès des révolutions technologiques (pouvant favoriser la participation et la justice) mais pose la question de leurs omniprésence aliénantes, et de leurs fins (la glorification de l’homme, recherche de perfection et de performance), nécessitant un encadrement permettant de sortir de l’aveuglement et de la fascination  : « Désarmer l’IA (…) ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain (110). » 

Ainsi le tsunami que représente cette nouvelle technologie, bouleversant nos vies quotidiennes, l’interrelation entre les hommes, notre rapport à l’éducation – tant du point de vue des sciences cognitives que de l’apprentissage proprement dit – sans compter les répercussions écologiques, économiques, politiques (+?)  qu’elle implique (suppression de postes, IA au service de la guerre), conduit le pape à inviter tout un chacun à une prise de conscience collective et à une responsabilisation de nos actes. 

En effet, si l’on va plus loin dans l’analyse, ces bouleversements posent des questions plus profondes tenant à la liberté, à la vérité, à la justice, qui interagissent dans une dynamique de co-responsabilité, devant se soustraire aux forces attractives du pouvoir, de l’argent, et à la recherche de toute puissance, de dominations multiples, qui sont autant de formes d’asservissement (173). 

En effet, l’intégration du progrès technologique ne doit se faire que dans une logique de développement humain intégral. « Le développement est intégral lorsqu’il ne se réduit pas au domaine économique, mais qu’il favorise la qualité de vie dans ses dimensions spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, dans le respect de la Maison commune, de la diversité des peuples et de leurs modes de vie. (112) Le pape souligne que les innovations technologiques ne sont pas neutres, pouvant aggraver les inégalités, le contrôle et l’exclusion.

« L’humanisme chrétien ne rejette pas la science et la technique, mais les assume avec gratitude et réalisme, et les inscrits  » les pieds sur terre » dans une vocation plus élevée. L’intelligence créative de l’être humain est un don qui peut soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilités, mais doit rester au service du bien commun, de la justice, de la protection des plus fragiles, et de la création. En ce sens, le véritable choix ne se situe pas entre l’enthousiasme et la peur, mais entre deux façons de construire : un progrès au service de la personne et des peuples ou un progrès qui les soumet à des logiques de pouvoir. En fin de compte, la question décisive reste celle posée par Saint Jean-Paul II : l’IA rend-elle « la vie humaine sur la terre « plus humaine » à tout point de vue ? La rend [-elle] plus « digne de l’homme ? »(129). 

Le pape Léon XIV encourage les hommes à ne pas avoir peur de se laisser interpeller par la réalité, à s’écouter mutuellement, et à assumer avec fermeté leur responsabilité dans la construction d’une société plus humaine et plus fraternelle.(91) Pour conclure, il cite Saint Augustin, qui décrit l’histoire humaine comme le théâtre d’une lutte entre deux amours, qui ont construit deux façons d’habiter le monde et de vivre ensemble, deux « cités » : d’un côté, l’amour de Dieu et du prochain ; de l’autre l’amour uniquement de soi. « Comme dans toute l’histoire humaine, aujourd’hui encore ces deux amours se disputent la suprématie dans notre coeur. (130)

Revue de presse

La Croix, 9 juin 2026

François Taddei

Cofondateur et président du Learning Planet Institute, chercheur en biologie des systèmes évolutifs, sciences de l’apprentissage et de l’enseignement.

« L’encyclique Magnifica humanitas, publiée le mois dernier par Léon XIV, nomme ce vertige : l’IA « n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ». Derrière l’apparente objectivité des machines, il y a des visions du futur, des rêves de domination qui deviennent mécaniquement le cauchemar de ceux qui refusent d’être dominés. »

La Croix, 6 juin 2026

Patrick Chastenet

Professeur émérite à l’université de Bordeaux, auteur notamment d’Introduction à Jacques Ellul (2019) et À contre-courant (2023).

« Faire progresser la technique sans faire régresser le cœur. » Cette proposition pourrait résumer à elle seule l’ambition de la récente encyclique sur l’intelligence artificielle (IA) dont il est dit qu’elle constitue « une aide précieuse qui requiert de l’attention ».

La Croix, 2 juin 2026 

Emmanuel Coblence, Professeur de leadership, HEC Paris, Julien Jourdan, Professeur de leadership, HEC Paris, Catherine Tanneau, Professeur de leadership, HEC Paris

« Léon XIV oppose, dans des termes similaires, la manière dont une IA « apprend » et celle dont une personne se forme. La machine procède par « adaptation statistique » et n’implique « aucune croissance intérieure » ; la personne se laisse en revanche « façonner par la vie » et grandit « à travers ses choix, ses erreurs (…) et la fidélité » (§99). Léon XIV conclut : « Pour un algorithme, une erreur est quelque chose à corriger ; pour une personne, elle peut être le début d’un changement profond » (§128). »